Bechdel ta mère !

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Le harcèlement de rue

Débarrassons-nous du sujet.

Comme toutes les femmes, je me fais draguer dans la rue. Et comme, je pense, la plupart des femmes, je n’aime pas ça. D’autant plus que je n’ai pas un physique de rêve, que je n’attire jamais l’attention du beau collègue du cinquième étage, ou du meilleur ami à qui j’apporte mon soutien dévoué depuis des mois. Non, les seuls qui me remarquent, ce sont les dragueurs de rue, et j’en suis assez rapidement venue à la conclusion que s’ils me remarquent, c’est parce que je suis moche, et qu’ils m’imaginent assez en manque pour céder à un inconnu dans la rue.

J’ai tout de même de la chance, je n’ai encore jamais eu droit aux insultes, ni aux attouchements, mais j’ai déjà eu droit à ceux qui s’obstinent à me suivre pendant une plombe, et même à celui qui se branle devant moi. Bref, je témoigne, le harcèlement de rue, ça existe, oui.  Enfin, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée de regrouper sous le même terme la drague lourde, mais bénigne, les insultes verbales et les attouchements, beaucoup plus traumatisants, qui mériteraient d’être traités comme un problème indépendant, d’autant qu’il arrive que les trois ne soient pas dispensés par les mêmes individus. En tout cas, ça existe, c’est indéniable.

Mais non, je n’ai pas peur de sortir dans la rue. Non, je n’ai pas peur de me mettre en jupe (sauf les jours où mes jambes sont vraiment trop moches pour être montrées). Je n’ai jamais considéré que j’empruntais la rue aux hommes, que j’étais responsable du fait qu’on me drague, que je provoque cet état de fait par ma tenue et mon attitude. Et je n’ai jamais considéré les hommes comme des prédateurs. J’ai seulement considéré qu’il y avait vraiment des paumés, dans le monde. Je me suis demandé ce qui amenait ces paumés à croire que la drague dans la rue, ça marche, au même titre que je me demande pourquoi on fait encore du démarchage téléphonique alors que tout le monde déteste ça et que personne n’achète à un démarcheur par téléphone.

Autant dire que je n’ai jamais ressenti le besoin de voir les hommes disparaître de l’espace où je circule. Je n’ai pas besoin qu’ils changent de trottoir, je n’ai pas besoin qu’ils rasent les murs pour me montrer qu’ils ne me violeront pas. J’ai juste besoin qu’ils ne me violent pas, point barre.

On peut m’objecter que c’est parce que je n’ai jamais subi de véritable agression, que la seule chose à laquelle je suis confrontée, en général, c’est des dragueurs et des exhibitionnistes. Admettons. Mais je suis plutôt petite, et pas très forte physiquement. Il serait assez facile de me coincer contre un mur et de m’empêcher de bouger. Même si j’ai la chance que ça ne me soit jamais arrivé, la probabilité que ça m’arrive n’est pas moins forte que pour une autre femme, je pense. Mais non, je n’ai pas besoin qu’ils changent de trottoir. J’ai besoin qu’ils me regardent comme autre chose qu’un objet. Et j’ai le sentiment que s’ils ont un doute à ce propos, ils se rendront davantage compte que je ne suis pas un objet s’ils me croisent tous les jours, et me parlent.

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D’accord, ça m’embête, les jours où je m’habille sexy dans le but de séduire UNE personne bien précise, d’attirer le regard de gens que je ne cherchais pas à séduire. D’accord, ça m’arrangerait RUDEMENT que ces gens ne se mettent pas à me harceler dans la rue, soi disant  à cause d’une tentative de séduction qui ne leur était pas destinée.  
Soi disant, parce que  dans mon cas, les jours où je me fais vraiment harceler ne coïncident jamais avec les jours où ma tenue est sexy, ce qui tendrait à prouver une fois de plus que je suis pas responsable des moments où on me drague, mais pour les besoins de la démonstration, faisons comme si c’était le cas. Oui, ça m’arrangerait, les jours où pour une raison X ou Y, je me suis habillée sexy,  de pouvoir traverser la rue jusqu’au lieu où je dois faire ma tentative de séduction sans être harcelée. Parce que oui, « sexy », ça dit bien ce que ça veut dire, ça veut dire « je veux que quelqu’un me trouve attirante». Mais le quelqu’un en question, c’est quelqu’un de précis. Et malheureusement, il est dehors, il faut bien sortir pour le rejoindre, et on n’a pas à s’excuser d’être sortie pour le rejoindre, ni d’avoir voulu lui plaire. En un mot comme en cent, oui, ça m’embête que certaines gens ne sachent pas se tenir. Et oui, j’ai peur de ces gens, comme toutes les femmes.

Mais non, je ne veux pas qu’on interdise la rue aux hommes à cause de ces gens, je ne veux pas qu’on demande aux hommes de changer de trottoir à cause de ces gens, je ne veux pas de la non-mixité des transports, je ne veux pas de la non-mixité des lieux, je ne veux pas psychoter dès que je vois quelqu’un de l’autre sexe. Parce que je n’aime pas psychoter.

La vie est dangereuse de toute façon. J’ai déjà été abordée par des filles dans la rue. Pour me faire insulter. Sans autre raison que le fait que ma tenue ne leur plaisait pas.  Et j’ai déjà été agressée physiquement par des filles, au collège. Pas un peu, hein ! Coups de poing et gifles.  Et j’ai déjà été trahie, manipulée par des filles, beaucoup, souvent.  Je n’ai aucune raison de fuir les filles pour autant.  Ce n’est pas le comportement d’une poignée de filles qui va me renseigner sur ce que sont les filles en général. Alors pas de raison que je ne laisse pas leur chance aux garçons qui ne m’ont ni draguée ni harcelée dans la rue. Ne serait-ce que parce que si je décidais de me méfier de tout le monde, je ne vivrais plus, non ?

A vrai dire, j’ai aussi déjà été abordée dans la rue par des gens sympas, aussi, garçons ou filles, qui voulaient savoir où j’avais trouvé le pantalon que je portais, si le livre que je lisais était intéressant, si le film avait été à mon goût… Ok, j’aime pas spécialement qu’on m’aborde dans la rue, même pour être sympa, mais tous ceux qui le font ne le font pas pour être concupiscents. A vrai dire, j’ai déjà été tentée de me mêler de la conversation d’à côté dans le métro quand elle parlait d’un sujet qui m’intéressait. Mais bon, je ne le fais pas. Toute question de harcèlement et de drague mise à part, on n’aborde pas les gens dans la rue. On ne les aborde pas, parce que, sur le tas de gens qu’on croise dans la rue, il y a des timides que ça gênerait ; cette gêne serait toujours plus forte que la gêne que ça pose au non-timide de ne pas pouvoir engager la conversation au hasard comme ça, et quand on construit une convention sociale, autant adopter le comportement qui provoque la moindre gêne. A savoir, dans ce cas précis : on n’aborde pas les gens dans la rue. A part quand on a besoin d’un renseignement. Ni les garçons, ni les filles. Parce que ça pourrait gêner.

Le harcèlement de rue est une réalité. La culture de la drague de rue, le mythe de la belle inconnue croisée sur son passage, le fantasme du « non » qui veut dire « oui » sont des idées dangereuses, qu’il faut combattre, qu’il faut nier, auxquelles il faut convaincre les gens, en particulier les jeunes, de ne plus croire.

Mais l’accusation et la culpabilisation des hommes, de tous les hommes, même ceux qui ne font rien, n’est pas une solution.

Quelle accusation, quelle culpabilisation, me direz-vous ? Celles dont se rendent fréquemment responsables ceux qui prennent la parole contre le harcèlement de rue semble tomber assez facilement dans le piège de généraliser la stupidité et le manque de tenue de quelques individus à l’ensemble des hommes, et du coup, s’adressent à l’ensemble de la gent masculine comme s’ils étaient tentés par ces comportements, avaient besoin d’être informés de pourquoi ces comportements sont mauvais… Le tout après avoir démontré à quel point pour avoir un comportement pareil, il faut être con et misogyne. Et probablement très peu disposé à en adopter un autre. Paradoxal, tout ça.

Ou alors, c’est moi qui comprends mal. Les défenseurs du « Projet crocodile », ce projet de bande dessinée qui raconte des témoignages d’agressions vécues en dessinant tous les hommes en crocodile, arguent que si l’auteur a représenté tous les hommes en crocodile, ce n’est pas pour sous-entendre que la totalité des hommes sont des agresseurs potentiels, mais pour montrer le climat de paranoïa dans lequel sont obligées de vivre les femmes.

Admettons. Après tout, les hommes ont tous une bite, donc ils sont tous biologiquement équipés pour violer (une femme qui veut violer un homme, elle a plus de mal), alors oui, y a de quoi être paranoïaque. Et puis reconnaissons au projet crocodile qu’il n’adresse pas des conseils aux crocodiles pour leur expliquer qu’ils sont des crocodiles et comment dompter leur nature de crocodile. Il adresse des conseils aux témoins, et aux victimes, ce qui est intelligent, parce que c’est quand même les personnes qu’il sera le plus facile de convaincre, pour ce qui est d’adopter des attitudes qui feront changer les choses.

Mais l’ennui, c’est que cette idée que l’homme n’est pas réellement un crocodile, que c’est juste une projection mentale de la femme qui fait qu’elle le voit comme ça, elle n’est pas très claire, dans la BD elle-même. Et quand bien même ce serait clair, la BD cesse d’être la représentation de faits réels et réalistes, elle devient l’incarnation de fantasmes paranoïaques. Pourquoi croirait-on aux faits qui y sont décrits puisqu’ils sont décrits d’un point de vue non-objectif, où la peur exagère le nombre d’adversaires ?

Mais revenons à notre objectif de départ. Le but est de convaincre un groupe de personnes pas très réfléchies que  « non » veux dire « non », que les femmes, contrairement à ce qui est prétendu dans les pornos à deux sous, n’aiment pas qu’on les pelote dans la rue, et que, oui, la question de ce qu’elles aiment ou non est censée avoir de l’importance, étant donné qu’il y a un petit truc anodin qui s’appelle la loi et qui condamne les actes sexuels non consentis.

Ca, déjà, c’est coton comme but, donc on s’en fixe un plus facile. Convaincre d’autres personnes plus réfléchies d’essayer avec vous de les convaincre, ces personnes pas très réfléchies.  Et donc, pour cet objectif, l’accusation et la culpabilisation ne sont pas de bons outils.

Parce que, à votre avis, qui vont-elles convaincre ? Et de quoi ? Dites à un homme sympa « tu es un homme, donc tu es dangereux. Fuis les femmes pour ne pas leur faire de mal. C’est la seule solution que tu as. » Vous pensez que ça va donner quel résultat ? En général, il est parfaitement au courant qu’il n’est pas un monstre, et désormais, vous aurez beau lui dire qu’il y a des hommes qui mettent la main aux fesses dans le métro, soit il décidera qu’il ne vous croit pas, soit il décidera que c’est moins grave que vous le prétendez. Parce que vous avez commencé la conversation en le traitant de salaud, et que je ne connais personne qui aime être traité de salaud. J’en connais très peu qui vont se demander s’ils sont effectivement des salauds, et sur ce très peu, j’en connais des fragiles qui pourraient bien se mettre à le croire et tomber dans la paranoïa dépressive à cause de ça.

Leur dire qu’il existe des comportements problématiques, oui. Leur dire en quoi ces comportements sont problématiques, oui. Leur dire de prendre la parole pour nous auprès de ces paumés pour leur faire comprendre que leur comportement est problématique, à la rigueur. Ces dragueurs du dimanche ayant clairement une fort basse opinion des femmes, peut-être qu’ils écouteront davantage si c’est des hommes qui leur expliquent que les choses ne marchent pas comme ça dans la vraie vie. Leur dire d’intervenir quand ils assistent à une agression, oui. Leur dire de ne pas culpabiliser les femmes qui s’habillent sexy, oui. Leur dire de surveiller ce qu’ils disent quand ils parlent à des victimes, de tenir compte de la sensibilité d’autrui et des mots qui peuvent faire mal, oui.

En exiger plus d’eux alors qu’ils n’ont rien fait, non. Leur dire qu’ils sont terrifiants et doivent se faire tout petits, non. Leur dire qu’ils sont plus ou moins responsables, qu’ils le veuillent ou non, du comportement de leurs congénères, non. Leur demander de changer de trottoir devant nous pour prouver que nous avons le droit de marcher dans la rue, non.

Je n’ai pas besoin que les hommes disparaissent pour que la rue soit à moi. Elle sera à moi de toute façon, qu'ils soient là ou pas. J’ai besoin de continuer à sortir, à les croiser, et à rentrer chez moi sans le moindre problème.

Pas plus compliqué.

 

Crédit image : Le projet crocodile, Thomas Mathieu



04/08/2014
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