Bechdel ta mère !

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Histoire d'égalité et de confiture

Prenons trois enfants, et un pot de confiture sur une étagère.  Seul le plus grand des trois enfants peut atteindre l’étagère et attraper le pot.  

NON ! Il n’y a ni chaise ni escabeau dans cette cuisine !

Non, les deux petits ne peuvent pas grimper sur les épaules l’un de l’autre, scrogneugneu !

Faites un petit effort d’imagination pour faire fonctionner l’exercice, ou on s’en sortira pas.

La situation est telle que vraiment, seul le grand peut attraper le pot de confiture. Il a, par conséquent, parfaitement la possibilité de garder la confiture pour lui tout seul. Il peut également choisir de respecter le droit des deux autres, et partager la confiture avec eux.  

Pour l’instant, il n’a encore fait ni l’un ni l’autre. Il s’apprête simplement à prendre la confiture.

Question : Le grand enfant est-il un oppresseur ?

Vous avez trois heures.

Si, si, vous avez réellement trois heures, parce que si, à première vue, la réponse est non, il faut croire qu’elle est plus compliquée qu’il n’y paraît, parce que si je remplace « grand » par « garçon » petit par « fille » et confiture par « privilège », et que je ne change rien à la situation, elle se transforme par miracle en « oui ».

Est-ce que c’est parce que l’analogie est mauvaise ? Reprenons du début, voulez-vous ?

Les trois enfants sont de tailles différentes, ça c’est indéniable. Aussi indéniable que le fait que les garçons aient des pénis et les filles des vagins.

Autre chose indéniable, la grande taille du grand fait qu’il peut prendre la confiture.  Mais en quoi le pénis du garçon fait-il qu’il peut prendre les privilèges ?

Ben, dans une société préhistorique, ça peut se comprendre, car la mortalité étant forte, et les mâles pouvant féconder plusieurs femelles à la fois, alors que les femelles ne peuvent porter qu’un ou deux enfants à la fois, le seul moyen de garantir la perpétuation de l’espèce est d’enfermer les femelles dans les grottes, et d’envoyer les mâles chasser. La population peut continuer à augmenter avec peu de mâles, mais pas avec peu de femelles. Le même principe s’applique aussi à une société médiévale constamment en guerre.

Dans le contexte actuel où la société nous assure une vie relativement confortable et sans danger, et où aucune guerre ne rend nécessaire de préserver la population féminine pour renouveler la population une fois les soldats décimés, il n’y a a priori aucune raison objective de traiter les hommes et les femmes différemment. Par conséquent, il n’y a aucune raison de donner un plus gros salaire à un travailleur masculin qu’un travailleur féminin (j’aurai une amende pour cet accord ?). Du moins à travail et compétence égale.

Le souci étant que c’est toujours la femme qui a un utérus et l’homme qui n’en a pas. Donc, quand ces deux-là décideront d’avoir des enfants, la femme n’aura pas le choix, elle sera obligée d’arrêter de travailler quelques temps, se coupant du monde du travail, prenant du retard par rapport aux évolutions du milieu. L’homme, lui, aura parfaitement le choix de prendre un congé parental ou de ne pas en prendre, il n’y sera, en tout cas, pas physiquement obligé. Donc, il peut très bien continuer à travailler, rester au niveau, prendre de l’avance sur sa collègue féminine qui s’est arrêtée, avoir plus de salaire parce qu’il aura plus travaillé… Pour le besoin de l’exercice laissons de côté pour l’instant la question de savoir si à travail égal, les hommes et les femmes sont payés autant, et restons sur cette idée. La femme est obligée de s’arrêter de travailler quand elle a un enfant, l’homme a le choix de le faire. Il se retrouve donc bel et bien dans la situation de l’enfant de grande taille qui peut attraper le pot de confiture alors que ses frères et sœur ne peuvent pas.

Pour être le plus exact possible dans l’analogie, le travailleur masculin faisant le choix de prendre un congé parental, c’est l’équivalent du grand enfant qui déciderait de ne pas prendre la confiture du tout pour ne pas se retrouver dans la situation d’être celui qui accorde une faveur aux autres. Le résultat est que personne n’a de confiture, mais que la situation est au moins totalement juste. Mais ça, c’est un autre débat.

Donc, tant qu’il n’a pas pris la décision de prendre un congé parental ou non, est-il oppresseur ? Si l’analogie est pertinente - et dans ce cas précis, elle l’est - non.

L’enfant de grande taille, tout comme le travailleur masculin, ne deviendra oppresseur qu’à partir du moment où il aura fait le choix de garder la confiture pour lui tout seul. Ce qui ne change rien au fait qu’il était dès le départ de grande taille, qu’il était naturellement favorisé par cet état des choses. Mais sa chance ne fait pas de lui un oppresseur, c’est la manière dont il agira et les conséquences que ses actions auront sur les deux autres enfants qui feront qu’il en est un ou pas.

Mais nous sommes pour l’instant dans la situation où les protagonistes de notre histoire sont égaux en droit, c'est-à-dire ou les travailleurs féminins et masculins sont payés autant pour le même travail, et la même masse de travail. Ce qui équivaut, dans notre analogie, à une situation où les grands parents, à qui appartiennent le pot de confiture, ont bien précisé, avant de laisser les enfants seuls dans la cuisine et partir faire des courses, que cette confiture étaient destinée à eux trois, sans exception.

Une situation où l’employeur choisit de rémunérer davantage son employé masculin que son employé féminin, pour le même travail et la même quantité de travail (je ne fais allusion à personne, je parle en théorie), serait l’équivalent d’une situation où les grand parents ont décrété, avant de partir et de laisser les enfants seuls entre eux, que la confiture était destinée au grand, et uniquement au grand. Dans cette nouvelle situation, rien ne change tant que le grand n’a pas attrapé le pot, il n’est toujours pas oppresseur. Les oppresseurs, ce sont les grands parents, qui ont décidé de cette distribution non équitable. Après, si lui peut parfaitement choisir de rétablir la situation en partageant la confiture avec ses frères et sœurs malgré les consignes des grand parents, le travailleur masculin pourra difficilement proposer à sa collègue de partager la somme qu’il a touché de plus qu’elle sans que celle-ci panique et appelle la police, les pompiers et Superman pour arrêter ce fou dangereux. Mais bon, ça, c’est une question de culture et de contexte, en théorie, il pourrait le faire aussi. Intéressons-nous plutôt au cas de figure où il accepte cette injustice qui le privilégie, c'est-à-dire celui où l’enfant de grande taille garde la confiture pour lui comme ordonné par ses grands parents.

Est-il oppresseur ?

Indéniablement, il participe à l’oppression, mais personnellement, j’ai plus de mal à le qualifier d’oppresseur, sachant qu’il n’est pas le décisionnaire de cette situation. Bon, vous me direz qu’il décide de ne pas s’opposer à la volonté de l’autorité, de ne pas avoir le courage civique de rétablir l’équilibre, et vous aurez raison. Mais je fais la nuance entre choisir de faire quelque chose et choisir de « ne pas faire » quelque chose. Agir, c’est indéniablement une décision, on peut agir sans réfléchir, mais en tout cas, on l’aura décidé.  Ne pas agir, ça peut être une décision, ça peut être un oubli, ça peut être une hésitation…

Je ne dis pas qu’il faut cautionner la passivité de l’enfant qui se soumet à la décision de ses grands parents. Je dis simplement que cette passivité n’est pas aussi significative que l’action des grands parents d’interdire la confiture aux plus petits. Je crois que le qualificatif d’oppresseur doit se cantonner à ceux qui mettent en place la situation injuste et ne pas être étendue à ceux qui ne font rien pour la rétablir. Il faudrait un autre mot, pour ceux là, un mot qui désigne leur complicité, mais ne sous-entende pas qu’ils sont les instigateurs de l’injustice. Je ne vais, bien sûr, pas mettre dans le même sac l’enfant qui est ravi d’avoir de la confiture quand ses petits frères n’en ont pas, l’enfant qui culpabilise mais n’ose pas faire autrement que ce que ses grands parents ont dit, et l’enfant qui n’a même pas conscience que ses frères et sœur ont peut-être envie de confiture eux aussi, même si de mon point de vue, les trois sont en tort, mais je persiste à penser que les oppresseurs, dans cette situation, sont les grands parents, et uniquement les grands parents. Dans le cas du travailleur masculin, la situation est encore plus compliquée, parce que, comme j’ai dit plus haut, le travailleur masculin n’a pas réellement la possibilité de partager son salaire avec sa collègue, et s’il essayait de parler à son patron de l’injustice, il pourrait bien perdre son travail, les patrons n’aiment pas trop qu’on les emmerde. Mais globalement, ma position reste la même : L’oppresseur, c’est le patron qui décide de payer ses employés inéquitablement, pas le collègue privilégié (encore une fois, je ne vise aucun entrepreneur en particulier, je parle en théorie).

Bref, ce petit exercice me semblait intéressant à faire pour redéfinir les notions d’égalité et d’oppression, car j’ai le sentiment que ces définitions sont devenues quelque peu confuses, dans les tweets et les articles sur le féminisme que je lis.

Un des problèmes de base avec l’égalité, c’est que l’égalité n’est pas l’identité, et que, si nous avons les mêmes droits, nous ne sommes pas tous pareils. Parmi nos différences, il y a celles qui sont sans conséquence matérielle et celles qui feront que, même avec la meilleure volonté égalitaire du monde, on sera plus avantagé dans telle ou telle situation. Quoi qu’il en soit, l’humanité est faite de diversité, et cette diversité ne doit pas empêcher l’égalité des droits.

A partir de là, un réflexe malheureux de plus en plus répandu  est de décider que toute valeur qui ne pourra jamais être incarnée par tout le monde est une contre valeur. C'est-à-dire, par exemple, si les morphologies respectives d’un homme et d’une femme feront que, suite au même entrainement intensif, l’homme sera en moyenne plus fort que la femme, il faut décider que la force physique est une valeur intrinsèquement mauvaise, qu’il faut rejeter en bloc, et dont les défenseurs sont obligatoirement des partisans de l’oppression. Or, il existe des situations où il est bon d’être fort physiquement, par exemple quand on est infirmier et qu’on doit régulièrement porter des malades, et ces situations n’impliquent pas nécessairement une oppression. Un tétraplégique qui a besoin d’arriver en haut d’un escalier, il n’est pas égal à un homme valide face à l’escalier, mais il lui est égal en droit d’arriver en haut de l’escalier. En le portant jusqu’en haut, l’infirmier et sa force physique participent au rétablissement de l’égalité.

De cette confusion découlent tout un tas de codes et de comportements considérés unanimement comme féministes, mais qui, de mon point de vue, sont profondément inégalitaires. Le fait de réclamer aux hommes de changer de trottoir pour montrer aux femmes qu’ils respectent leur droit dans la rue, de ne pas comprendre qu’ils soient vexés de cette demande et l’attribuer au fait qu’ils ont la flemme de faire des efforts pour renoncer à leur privilège, le fait d’organiser des réunions non mixtes au nom de l’égalité, le fait de considérer comme odieux qu’Emma Watson déclare que l’égalité est aussi l’affaire des hommes (à moins que j'aie fait un contresens, elle entend par là que tout citoyen responsable est concerné par le fait qu'il existe une injustice dans la société à laquelle il appartient, et ce, qu'il en soit victime ou non), le fait de considérer comme odieux de dire que les hommes aussi, ça les fait souffrir, qu’on leur explique depuis qu’ils sont tout petits qu’ils n’ont pas le droit de pleurer parce qu’ils sont des garçons, le fait de considérer le masculinisme comme l’opposé du féminisme (alors qu'ils sont, dans leur définition première en tout cas, deux versants de l'égalitarisme), toutes ces réactions que je ne comprends pas et qui pourtant ont l’air de tomber sous le sens pour tous les autres féministes…

Or, ces valeurs qui ne peuvent pas être partagée par tout le monde ne sont pas, comme je l’ai démontré avec l’exemple de mon infirmier, nécessairement des valeurs nocives. Certes, si les trois enfants de ma démonstrations étaient de la même taille, la question de qui attrape le pot de confiture pourrait très bien se décider à pierre ciseau papier sans que ça ait la moindre importance, et même, les trois enfants ne seraient même pas tenus de prendre leur goûter à la même heure, puisque tous trois y auraient accès aussi facilement. Et du coup, d’ailleurs, il y a fort à parier qu’ils ne prendraient plus leur goûter en même temps, et que le goûter, au lieu d’être un moment de partage, serait un moment d’ingurgitation de nourriture en solitaire. Beaucoup plus triste. Là, la grande taille du grand enfant a tout de suite l’air plus avantageuse pour le groupe. Oh, c’est sûr, ce n’est pas juste parce que du coup, c’est toujours lui qui attrape le pot de confiture, mais les deux autres enfants peuvent participer dans la mesure de leurs compétences, chercher le pain, sortir la cuillère… En tout cas, c’est parce qu’ils sont de tailles différentes que les enfants se retrouvent à passer un moment privilégié ensemble, et c’est parce que la société est pleine d’individus divers et variés qu’elle s’enrichit en expérience et en activité.

A ce stade de la démonstration, on est tous d’accord que le but d’une société équitable n’est pas de supprimer toutes les différences  mais de permettre à chacun d’y jouir des mêmes droits tout en assumant à fond sa différence. A ce stade là, une valeur ne pouvant être partagée par tout le monde ne devient pas une contre valeur, mais une valeur devant être mise au service de ceux qui ne peuvent pas la partager. C’et notre diversité qui fait notre valeur. Sachant qu’il y aura toujours un domaine où l’on n’aura pas soi-même les compétences pour s’en sortir, ce sera toujours une bonne chose qu’il existe quelqu’un qui les ait, ces compétences. Cette personne n’est ni à rejeter, ni à mépriser.

Alors, j’ai conscience que cet argument de la diversité est utilisé par les cathos extrémistes pour démontrer que les femmes sont plus à leur place au foyer que dans le monde du travail. Mais s’il est bidon dans le cas des cathos extrémistes, c’est parce qu’il se fonde sur l’assertion comme quoi les hommes sont mauvais pour s’occuper des enfants, ce qui n’est pas forcément vrai, que les femmes sont bonnes pour s’en occuper, ce qui n’est pas forcément vrai non plus, et sur le fait qu’il n’est pas possible de concilier carrière et vie de famille, ce qui n’est pas forcément vrai. (N’est-ce pas que je manie bien la litote ?) N’importe quelle idée intelligente peut être détournée et utilisée connement. Dans l’absolu, considérer que ce qui différencie un individu des autres fait sa valeur continue à me sembler une bonne idée.  En tout cas, je pense qu’avant de décider qu’une valeur est mauvaise, il faut se demander si elle l’est objectivement, hors contexte, indépendamment de qui la prend pour étendard, et de comment elle est défendue d’habitude. (Je ne nie pas qu'il faut tout de même avoir ce paramètre en tête avant de se faire un avis définitif, mais il est bon de ne pas le laisser obstruer tout son champs de vision)

Une autre fois, je vous ferai peut-être une liste des valeurs défendues par différentes sociétés, différents milieux, et différentes époques, pour vous raconter comment, personnellement, je réfléchis à lesquelles sont de bonnes valeurs et lesquelles sont des contres valeurs.

En attendant, je conclurai cette réflexion en disant que l’égalité n’est pas affaire d’uniformité, et que l’oppression est affaire d’action.

Et là-dessus, je vais me prendre une grande tartine de confiture.

 



17/11/2014
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