Bechdel ta mère !

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Influence du vocabulaire sur les idées

Un des grands combats d’aujourd’hui, commun à toutes les causes impliquant la défense d’une catégorie de la population dite dominée face à une catégorie dite dominante, est de faire évoluer le langage. Attention, il ne s’agit pas simplement de renoncer à attribuer des termes péjoratifs à ces catégories dites dominées. Il s’agit vraiment de traquer, dans la structure même du langage, toutes les formes qui agiraient sur l’inconscient collectif et encouragerait la population utilisant ce langage à une attitude discriminante. Parmi les accusés, par exemple, la règle du masculin qui l’emporte au pluriel. Plus question de dire « un groupe d’étudiants », puisque, parmi lesdits étudiants, beaucoup pourraient bien être des étudiantes. Pas question de dire « un groupe d’étudiants et d’étudiantes », car le fait de mettre les étudiantes en deuxième signifient qu’elles sont reléguées à la seconde place. Pas question de dire « un groupe d’étudiantes et d’étudiants », car le fait de mettre les étudiantes en premier signifieraient qu’on cautionne la galanterie, ce système archaïque basé sur l’idée que comme les femmes sont les plus faibles, elles doivent passer en premier. Accessoirement, séparer les étudiantes et les étudiants dans la structure de la phrase signifie qu’on tient beaucoup à les distinguer les uns des autres, alors qu’ils sont censés former un groupe homogène, le sexe n’ayant pas d’importance. Pas question de dire « un groupe d’étudiant(e)s », car mettre les femmes entre parenthèses serait les rabaisser. La seule et unique forme acceptable est « un groupe d’étudiant-e-s » ou à la rigueur « un groupe d’étudiant.e.s » le tiret et le point n’ayant jamais été utilisés d’une manière qui permettrait de trouver une connotation négative à leur utilisation pour insérer le groupe d’étudiantes dans le groupe d’étudiants. (Personnellement, si j’utilisais le langage épicène, j’utiliserais les points, parce que la forme des tirets en fait penser à la marque d’un coup de couteau, je trouve ça sacrément agressif).

Comme je l’ai dit, le féminisme n’a pas l’exclusivité de ce combat. D’autres traquent dans le langage courant les expressions qui pourraient véhiculer des idées défavorables aux handicapés. Ainsi, on ne doit plus dire à quelqu’un qui refuse de croire à quelque chose qui semble pourtant évident qu’il est aveugle, car ça sous-entend que la cécité et la stupidité sont la même chose.

Vous aurez compris, à ma façon de le présenter, que je ne suis pas une fervente partisane de ce procès constant fait à la langue française. Cependant, laissons un instant de côté toute question d’excès ou de mesure et revenons à la question de base : est-ce que notre façon de parler influence notre façon de penser, et si oui, que faut-il faire vis-à-vis de cela ?

En dépit de la condescendance dont j’ai pu faire preuve dans les précédents paragraphes vis-à-vis des militants bien intentionnés qui essayent de réorganiser la langue pour qu’elle ne véhicule que des idées égalitaires, j’estime que cette question est intéressante, et vaut la peine d’être posée. Plus exactement, je crois, pour l’avoir expérimenté, ou observé chez d’autres, qu’en effet, il y a un rapport entre la manière de percevoir une idée, et la manière dont on s’impose de l’exprimer. En revanche, je n’arrive pas à affirmer quel est ce rapport, si c’est parce qu’on perçoit une idée de telle façon qu’on va choisir tel mot pour la désigner, ou si le choix de tel mot pour la désigner va influencer la façon dont on la perçoit. Si je regarde à l’intérieur de moi-même, j’ai le sentiment que les deux cas de figures se sont produits, tout aussi souvent l’un que l’autre. En tout cas, il me semble que c’est Nietzsche qui a dit que Descartes n’aurait jamais formulé son cogito ergo sum s’il ne l’avait pas d’abord pensé en français, où, contrairement au Latin, le pronom « je » apparaît pour désigner explicitement la même chose dans les deux moitiés du raisonnement.

N’étant ni Piaget, ni Chomsky, je n’ai pas autorité pour définir les mécanismes qui lient la construction de la pensée et celle du langage, et je suis trop novice dans cette réflexion pour oser affirmer quoi que ce soit à son sujet. Je sais que la question de base est de savoir si le mot crée la pensée ou que la pensée crée le mot, mais mon caractère pragmatique fait que ce n’est pas cette question-là qui retient mon attention. Mon attention est plutôt mobilisée par la question : que dois-je faire, moi ? Dois-je, en effet, me mettre à écrire des « -e- »  partout sous peine de voir les enfants de mes enfants considérer les femmes comme inférieures ? Dois-je éviter toute métaphore ayant trait à la vue, l’ouïe, la mobilité, de peur d’insulter ceux qui en sont privés en les utilisant ? Ou dois-je continuer à laisser ma parole s’exprimer spontanément pour connaître, en toute honnêteté intellectuelle, les mécanismes de ma pensée ?

Bien sûr, je ne peux pas répondre à cette question sans avoir au préalable une idée de la réponse à apporter à la question profonde de quoi crée quoi entre le mot et la pensée. Mais, si je décide de pencher pour la théorie comme quoi c’est le mot qui crée la pensée, je ne sais toujours pas si ça implique de forcer mon comportement langagier à changer dans l’espoir que cela change mon état d’esprit.

Déjà, parce qu’on peut penser que le choix des mots influencent le fonctionnement de la langue sans penser que cette influence est systématique, ni que c’est la seule influence, ni la principale, que subit la pensée. Quant à Nietzsche et Descartes… Ce sont des philosophes, trouver et articuler des raisonnements faisait partie de leur métier. Je ne suis pas certaine que les éléments mis en jeu dans la construction explicite d’un raisonnement qui n’a pour but que lui-même et dans l’émergence d’une intuition soient les mêmes. Il est évident que, cherchant à parvenir à un résultat par pure logique, on va chercher à se servir au maximum des éléments qu’on a à sa disposition. En l’occurrence, les mots. En revanche, c’est beaucoup moins évident quand on ne cherche pas particulièrement à parvenir à un résultat. Bon, encore une fois, je ne suis ni Chomsky ni Piaget, mais je peux toujours observer les mécanismes de ma propre pensée comme sujet de réflexion. Il se trouve que j’ai toujours utilisé le pluriel masculin pour désigner un groupe mixte d’étudiants. Pour autant, en regardant, honnêtement, au plus profondément de moi-même, je ne me sens pas de mépris vis-à-vis des étudiantes qui sont au milieu des étudiants. Au contraire, c’est parce que je les considère comme parfaitement indissociable des étudiants masculins que mon instinct me poussera spontanément à utiliser le masculin pluriel qu’on a enseigné à l’école. Si maintenant, je me force à penser « les étudiant-e-s » j’ai le sentiment de couper ce groupe en deux groupes qu’il ne faut pas mélanger. C’est là que je me sens discriminante, et c’est là que j’ai honte. Pour autant, en partant du principe que ce serait l’expression épicène qui soit discriminante, le deviendrais-je si je l’utilisais ? Est-ce que l’utiliser m’inciterait à désirer qu’étudiantes et étudiants se répartissent chacun dans un coin de la pièce sans se mélanger pour être cohérents avec l’expression de langage que j’utilise et l’image de leur groupe que cette expression me donne ? Non. Je regarderais simplement le groupe, verrai ce que j’ai vu au premier abord, un groupe d’étudiants indissociables, et à partir de là, que je choisisse de dire «  les étudiants » ou « les étudiant-e-s », ma pensée sera redevenue cohérente avec ma perception première de ce groupe, car le choix du nom que je lui donne n’est pas le seul élément déterminant ma façon de le percevoir. Bon, moi, c’est moi, mais je n’ai que moi à observer.

Ensuite parce que cette influence, peut-on vraiment la forcer ? Si je me force à écrire « les étudiant-e-s » vais-je pour autant me mettre à penser « les étudiant-e-s » s’agissant d’un langage que je me suis imposée, qui ne m’est pas venu spontanément, que je n’ai pas pris le temps d’adopter, d’intégrer au plus profond de moi. Ma pensée va sans doute continuer à se structurer autour de l’expression « les étudiants » même si je m’impose de le dire autrement à voix haute (d’ailleurs, comment se dit « étudiant-e-s » à voix haute ?).

Et je vais vous dire un truc très marrant. Même si je décide de pencher pour la théorie comme quoi la parole n’a pas d’influence sur la pensée, je ne saurais toujours pas si je dois forcer mon comportement langagier à changer ou pas.

Parce que le langage n’implique pas qu’un seul protagoniste. Quand je dis « les étudiants », je ne pense absolument pas à mal, comme je vous l’ai expliqué plus haut. Par contre, que je pense à mal ou non, il y a peut-être, parmi les étudiantes, des personnes qui souffriront de ne pas apparaître explicitement dans la dénomination. Dans ce cas, en effet, pour ne pas leur faire de peine, il faudrait que je me force à dire « les étudiant-e-s ». Mais, dans le même groupe, il peut y avoir des étudiantes, d’ailleurs j’en ferais partie, qui souffriraient de se voir mises en lumière comme ça, comme des phénomènes de foire qu’il faut montrer du doigt. Et pour elles, il faudrait que j’écrive « les étudiants »… On ne s’en sort pas. Regardons les choses en face, chacun a sa propre sensibilité, on n’est pas tous blessés par les mêmes choses, et passé un certain stade de bonne volonté, il n’est plus possible de déterminer quelque chose qui soit objectivement offensant pour tout le monde.

Les idées ne sont pas nécessairement dépendantes du vocabulaire. Si on supprime un mot du langage, la notion ne disparaîtra pas forcément, elle sera simplement exprimée via d’autres mots :

Le mot race pose problème parce que des gens, à une époque de notre histoire, ont décidé d’établir une hiérarchie entre les races. Mettons de côté la question de si la notion de race a un sens dans le cas de l’humanité. On peut cesser d’utiliser le mot race mais on ne peut pas éviter de constater que certains d’entre nous ont la peau noire et d’autre pas. Pour éviter tout malentendu sur l’affect qu’on met sur cette couleur de peau, on peut choisir de parler de morphologie plutôt que de race, mais le jour où d’autres gens à un autre moment de l’histoire décideront d’établir une hiérarchie entre les morphologies, tout sera à recommencer.

En revanche, le fait est que si on ne se met à utiliser le mot race que dans un contexte totalement neutre, totalement séparé de notion de hiérarchie, à force d’habitude, la notion de race finira par devenir dans les esprits totalement exempte de notion de hiérarchie. Le sens profond des mots varie en fonction de la manière dont on a l’habitude de les entendre utiliser.

Si, aujourd’hui, vous entendez un ami traiter tel politicien de gros con, le qualifierez vous de sexiste ? Non. Pourtant, techniquement, il vient de dire que ce politicien était un gros vagin, et d’exprimer, par là, qu’un vagin est quelque chose de très stupide. Seulement, ce sens originel du mot con a disparu de notre langage, à force que le mot soit utilisé dans un contexte autre que celui pour lequel il était utilisé à l’origine, et aujourd’hui, ce n’est pas parce que votre ami utilisera le mot « con » que l’idée qu’un vagin soit quelque chose de stupide viendra s’implanter malgré lui dans son inconscient ou dans celui du reste de l’auditoire. Aujourd’hui, même celui qui connait l’origine étymologique du mot « con » devra traiter son adversaire de vagin plutôt que de con s’il a l’intention de le traiter de vagin. Le mot a perdu son sens irrémédiablement.

Donc, que faut-il faire, aujourd’hui, face à des enfants qui utilisent des termes comme « tarlouze » ou « tafiole » en croyant que ces mots n’ont pas d’autre sens que celui qui désigne la lâcheté. Faut-il les informer de ce qu’ils désignaient à l’origine, et prendre ainsi le risque de donner à ses enfants l’idée, qu’ils n’avaient pas eue avant qu’on leur en parle, d’associer lâcheté et homosexualité dans leur esprit ? Faut-il laisser ces mots être utilisés dans un contexte qui ne désigne plus l’homosexualité dans l’espoir que ce premier sens disparaisse des mémoires, et prendre le risque que parmi dix enfants qui utilisent le mot tarlouze sans en connaître le sens homophobe, il y en ait un qui l’utilise en le connaissant et constate que son homophobie rencontre l’impunité ? Imaginons-nous à l’époque de transition où le mot « con » n’avait pas encore changé de sens dans les mémoires ; nous aurions eu le même débat.

Et aussi, si l’évolution du langage permet de faire disparaître certaines notions intolérantes, faut-il forcer cette évolution, comme certains féministes essayent de le faire au moyen du langage épicène ? Est-ce possible de la forcer, d’ailleurs, cette évolution ? Rien n’est plus rébarbatif qu’un vocabulaire imposé et rien ne marque davantage qu’un vocabulaire qui s’est instauré tout seul. Ne sont-ce pas les notions, qui, en évoluant, doivent changer le vocabulaire ? Surtout si l’on ignore à quel point la réciproque est réellement possible ?

Et que fait-on de l’ancien langage, celui qu’on abandonne derrière ? Tente-t-on de le faire complètement oublier, de prétendre qu’il n’a jamais existé, ou le garde-t-on en mémoire ? Et si on le garde en mémoire, nie-t-on qu’il a déjà, lui-même, évolué, en niant que le masculin pluriel est en réalité neutre, en niant qu’on puisse dire « à l’aveugle » pour dire « sans savoir », en prétendant que « adorer » n’a jamais cessé de signifier « vouer un culte religieux », que « ça va ? » n’a jamais cessé d’être une question fort indiscrète, que « con » continue à signifier « vagin » et que « tafiole » continue à signifier homosexuel ?



15/01/2015
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