Bechdel ta mère !

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Les problématiques du féminisme


Influence du vocabulaire sur les idées

Un des grands combats d’aujourd’hui, commun à toutes les causes impliquant la défense d’une catégorie de la population dite dominée face à une catégorie dite dominante, est de faire évoluer le langage. Attention, il ne s’agit pas simplement de renoncer à attribuer des termes péjoratifs à ces catégories dites dominées. Il s’agit vraiment de traquer, dans la structure même du langage, toutes les formes qui agiraient sur l’inconscient collectif et encouragerait la population utilisant ce langage à une attitude discriminante. Parmi les accusés, par exemple, la règle du masculin qui l’emporte au pluriel. Plus question de dire « un groupe d’étudiants », puisque, parmi lesdits étudiants, beaucoup pourraient bien être des étudiantes. Pas question de dire « un groupe d’étudiants et d’étudiantes », car le fait de mettre les étudiantes en deuxième signifient qu’elles sont reléguées à la seconde place. Pas question de dire « un groupe d’étudiantes et d’étudiants », car le fait de mettre les étudiantes en premier signifieraient qu’on cautionne la galanterie, ce système archaïque basé sur l’idée que comme les femmes sont les plus faibles, elles doivent passer en premier. Accessoirement, séparer les étudiantes et les étudiants dans la structure de la phrase signifie qu’on tient beaucoup à les distinguer les uns des autres, alors qu’ils sont censés former un groupe homogène, le sexe n’ayant pas d’importance. Pas question de dire « un groupe d’étudiant(e)s », car mettre les femmes entre parenthèses serait les rabaisser. La seule et unique forme acceptable est « un groupe d’étudiant-e-s » ou à la rigueur « un groupe d’étudiant.e.s » le tiret et le point n’ayant jamais été utilisés d’une manière qui permettrait de trouver une connotation négative à leur utilisation pour insérer le groupe d’étudiantes dans le groupe d’étudiants. (Personnellement, si j’utilisais le langage épicène, j’utiliserais les points, parce que la forme des tirets en fait penser à la marque d’un coup de couteau, je trouve ça sacrément agressif).

Comme je l’ai dit, le féminisme n’a pas l’exclusivité de ce combat. D’autres traquent dans le langage courant les expressions qui pourraient véhiculer des idées défavorables aux handicapés. Ainsi, on ne doit plus dire à quelqu’un qui refuse de croire à quelque chose qui semble pourtant évident qu’il est aveugle, car ça sous-entend que la cécité et la stupidité sont la même chose.

Vous aurez compris, à ma façon de le présenter, que je ne suis pas une fervente partisane de ce procès constant fait à la langue française. Cependant, laissons un instant de côté toute question d’excès ou de mesure et revenons à la question de base : est-ce que notre façon de parler influence notre façon de penser, et si oui, que faut-il faire vis-à-vis de cela ?

En dépit de la condescendance dont j’ai pu faire preuve dans les précédents paragraphes vis-à-vis des militants bien intentionnés qui essayent de réorganiser la langue pour qu’elle ne véhicule que des idées égalitaires, j’estime que cette question est intéressante, et vaut la peine d’être posée. Plus exactement, je crois, pour l’avoir expérimenté, ou observé chez d’autres, qu’en effet, il y a un rapport entre la manière de percevoir une idée, et la manière dont on s’impose de l’exprimer. En revanche, je n’arrive pas à affirmer quel est ce rapport, si c’est parce qu’on perçoit une idée de telle façon qu’on va choisir tel mot pour la désigner, ou si le choix de tel mot pour la désigner va influencer la façon dont on la perçoit. Si je regarde à l’intérieur de moi-même, j’ai le sentiment que les deux cas de figures se sont produits, tout aussi souvent l’un que l’autre. En tout cas, il me semble que c’est Nietzsche qui a dit que Descartes n’aurait jamais formulé son cogito ergo sum s’il ne l’avait pas d’abord pensé en français, où, contrairement au Latin, le pronom « je » apparaît pour désigner explicitement la même chose dans les deux moitiés du raisonnement.

N’étant ni Piaget, ni Chomsky, je n’ai pas autorité pour définir les mécanismes qui lient la construction de la pensée et celle du langage, et je suis trop novice dans cette réflexion pour oser affirmer quoi que ce soit à son sujet. Je sais que la question de base est de savoir si le mot crée la pensée ou que la pensée crée le mot, mais mon caractère pragmatique fait que ce n’est pas cette question-là qui retient mon attention. Mon attention est plutôt mobilisée par la question : que dois-je faire, moi ? Dois-je, en effet, me mettre à écrire des « -e- »  partout sous peine de voir les enfants de mes enfants considérer les femmes comme inférieures ? Dois-je éviter toute métaphore ayant trait à la vue, l’ouïe, la mobilité, de peur d’insulter ceux qui en sont privés en les utilisant ? Ou dois-je continuer à laisser ma parole s’exprimer spontanément pour connaître, en toute honnêteté intellectuelle, les mécanismes de ma pensée ?

Bien sûr, je ne peux pas répondre à cette question sans avoir au préalable une idée de la réponse à apporter à la question profonde de quoi crée quoi entre le mot et la pensée. Mais, si je décide de pencher pour la théorie comme quoi c’est le mot qui crée la pensée, je ne sais toujours pas si ça implique de forcer mon comportement langagier à changer dans l’espoir que cela change mon état d’esprit.

Déjà, parce qu’on peut penser que le choix des mots influencent le fonctionnement de la langue sans penser que cette influence est systématique, ni que c’est la seule influence, ni la principale, que subit la pensée. Quant à Nietzsche et Descartes… Ce sont des philosophes, trouver et articuler des raisonnements faisait partie de leur métier. Je ne suis pas certaine que les éléments mis en jeu dans la construction explicite d’un raisonnement qui n’a pour but que lui-même et dans l’émergence d’une intuition soient les mêmes. Il est évident que, cherchant à parvenir à un résultat par pure logique, on va chercher à se servir au maximum des éléments qu’on a à sa disposition. En l’occurrence, les mots. En revanche, c’est beaucoup moins évident quand on ne cherche pas particulièrement à parvenir à un résultat. Bon, encore une fois, je ne suis ni Chomsky ni Piaget, mais je peux toujours observer les mécanismes de ma propre pensée comme sujet de réflexion. Il se trouve que j’ai toujours utilisé le pluriel masculin pour désigner un groupe mixte d’étudiants. Pour autant, en regardant, honnêtement, au plus profondément de moi-même, je ne me sens pas de mépris vis-à-vis des étudiantes qui sont au milieu des étudiants. Au contraire, c’est parce que je les considère comme parfaitement indissociable des étudiants masculins que mon instinct me poussera spontanément à utiliser le masculin pluriel qu’on a enseigné à l’école. Si maintenant, je me force à penser « les étudiant-e-s » j’ai le sentiment de couper ce groupe en deux groupes qu’il ne faut pas mélanger. C’est là que je me sens discriminante, et c’est là que j’ai honte. Pour autant, en partant du principe que ce serait l’expression épicène qui soit discriminante, le deviendrais-je si je l’utilisais ? Est-ce que l’utiliser m’inciterait à désirer qu’étudiantes et étudiants se répartissent chacun dans un coin de la pièce sans se mélanger pour être cohérents avec l’expression de langage que j’utilise et l’image de leur groupe que cette expression me donne ? Non. Je regarderais simplement le groupe, verrai ce que j’ai vu au premier abord, un groupe d’étudiants indissociables, et à partir de là, que je choisisse de dire «  les étudiants » ou « les étudiant-e-s », ma pensée sera redevenue cohérente avec ma perception première de ce groupe, car le choix du nom que je lui donne n’est pas le seul élément déterminant ma façon de le percevoir. Bon, moi, c’est moi, mais je n’ai que moi à observer.

Ensuite parce que cette influence, peut-on vraiment la forcer ? Si je me force à écrire « les étudiant-e-s » vais-je pour autant me mettre à penser « les étudiant-e-s » s’agissant d’un langage que je me suis imposée, qui ne m’est pas venu spontanément, que je n’ai pas pris le temps d’adopter, d’intégrer au plus profond de moi. Ma pensée va sans doute continuer à se structurer autour de l’expression « les étudiants » même si je m’impose de le dire autrement à voix haute (d’ailleurs, comment se dit « étudiant-e-s » à voix haute ?).

Et je vais vous dire un truc très marrant. Même si je décide de pencher pour la théorie comme quoi la parole n’a pas d’influence sur la pensée, je ne saurais toujours pas si je dois forcer mon comportement langagier à changer ou pas.

Parce que le langage n’implique pas qu’un seul protagoniste. Quand je dis « les étudiants », je ne pense absolument pas à mal, comme je vous l’ai expliqué plus haut. Par contre, que je pense à mal ou non, il y a peut-être, parmi les étudiantes, des personnes qui souffriront de ne pas apparaître explicitement dans la dénomination. Dans ce cas, en effet, pour ne pas leur faire de peine, il faudrait que je me force à dire « les étudiant-e-s ». Mais, dans le même groupe, il peut y avoir des étudiantes, d’ailleurs j’en ferais partie, qui souffriraient de se voir mises en lumière comme ça, comme des phénomènes de foire qu’il faut montrer du doigt. Et pour elles, il faudrait que j’écrive « les étudiants »… On ne s’en sort pas. Regardons les choses en face, chacun a sa propre sensibilité, on n’est pas tous blessés par les mêmes choses, et passé un certain stade de bonne volonté, il n’est plus possible de déterminer quelque chose qui soit objectivement offensant pour tout le monde.

Les idées ne sont pas nécessairement dépendantes du vocabulaire. Si on supprime un mot du langage, la notion ne disparaîtra pas forcément, elle sera simplement exprimée via d’autres mots :

Le mot race pose problème parce que des gens, à une époque de notre histoire, ont décidé d’établir une hiérarchie entre les races. Mettons de côté la question de si la notion de race a un sens dans le cas de l’humanité. On peut cesser d’utiliser le mot race mais on ne peut pas éviter de constater que certains d’entre nous ont la peau noire et d’autre pas. Pour éviter tout malentendu sur l’affect qu’on met sur cette couleur de peau, on peut choisir de parler de morphologie plutôt que de race, mais le jour où d’autres gens à un autre moment de l’histoire décideront d’établir une hiérarchie entre les morphologies, tout sera à recommencer.

En revanche, le fait est que si on ne se met à utiliser le mot race que dans un contexte totalement neutre, totalement séparé de notion de hiérarchie, à force d’habitude, la notion de race finira par devenir dans les esprits totalement exempte de notion de hiérarchie. Le sens profond des mots varie en fonction de la manière dont on a l’habitude de les entendre utiliser.

Si, aujourd’hui, vous entendez un ami traiter tel politicien de gros con, le qualifierez vous de sexiste ? Non. Pourtant, techniquement, il vient de dire que ce politicien était un gros vagin, et d’exprimer, par là, qu’un vagin est quelque chose de très stupide. Seulement, ce sens originel du mot con a disparu de notre langage, à force que le mot soit utilisé dans un contexte autre que celui pour lequel il était utilisé à l’origine, et aujourd’hui, ce n’est pas parce que votre ami utilisera le mot « con » que l’idée qu’un vagin soit quelque chose de stupide viendra s’implanter malgré lui dans son inconscient ou dans celui du reste de l’auditoire. Aujourd’hui, même celui qui connait l’origine étymologique du mot « con » devra traiter son adversaire de vagin plutôt que de con s’il a l’intention de le traiter de vagin. Le mot a perdu son sens irrémédiablement.

Donc, que faut-il faire, aujourd’hui, face à des enfants qui utilisent des termes comme « tarlouze » ou « tafiole » en croyant que ces mots n’ont pas d’autre sens que celui qui désigne la lâcheté. Faut-il les informer de ce qu’ils désignaient à l’origine, et prendre ainsi le risque de donner à ses enfants l’idée, qu’ils n’avaient pas eue avant qu’on leur en parle, d’associer lâcheté et homosexualité dans leur esprit ? Faut-il laisser ces mots être utilisés dans un contexte qui ne désigne plus l’homosexualité dans l’espoir que ce premier sens disparaisse des mémoires, et prendre le risque que parmi dix enfants qui utilisent le mot tarlouze sans en connaître le sens homophobe, il y en ait un qui l’utilise en le connaissant et constate que son homophobie rencontre l’impunité ? Imaginons-nous à l’époque de transition où le mot « con » n’avait pas encore changé de sens dans les mémoires ; nous aurions eu le même débat.

Et aussi, si l’évolution du langage permet de faire disparaître certaines notions intolérantes, faut-il forcer cette évolution, comme certains féministes essayent de le faire au moyen du langage épicène ? Est-ce possible de la forcer, d’ailleurs, cette évolution ? Rien n’est plus rébarbatif qu’un vocabulaire imposé et rien ne marque davantage qu’un vocabulaire qui s’est instauré tout seul. Ne sont-ce pas les notions, qui, en évoluant, doivent changer le vocabulaire ? Surtout si l’on ignore à quel point la réciproque est réellement possible ?

Et que fait-on de l’ancien langage, celui qu’on abandonne derrière ? Tente-t-on de le faire complètement oublier, de prétendre qu’il n’a jamais existé, ou le garde-t-on en mémoire ? Et si on le garde en mémoire, nie-t-on qu’il a déjà, lui-même, évolué, en niant que le masculin pluriel est en réalité neutre, en niant qu’on puisse dire « à l’aveugle » pour dire « sans savoir », en prétendant que « adorer » n’a jamais cessé de signifier « vouer un culte religieux », que « ça va ? » n’a jamais cessé d’être une question fort indiscrète, que « con » continue à signifier « vagin » et que « tafiole » continue à signifier homosexuel ?


15/01/2015
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Histoire d'égalité et de confiture

Prenons trois enfants, et un pot de confiture sur une étagère.  Seul le plus grand des trois enfants peut atteindre l’étagère et attraper le pot.  

NON ! Il n’y a ni chaise ni escabeau dans cette cuisine !

Non, les deux petits ne peuvent pas grimper sur les épaules l’un de l’autre, scrogneugneu !

Faites un petit effort d’imagination pour faire fonctionner l’exercice, ou on s’en sortira pas.

La situation est telle que vraiment, seul le grand peut attraper le pot de confiture. Il a, par conséquent, parfaitement la possibilité de garder la confiture pour lui tout seul. Il peut également choisir de respecter le droit des deux autres, et partager la confiture avec eux.  

Pour l’instant, il n’a encore fait ni l’un ni l’autre. Il s’apprête simplement à prendre la confiture.

Question : Le grand enfant est-il un oppresseur ?

Vous avez trois heures.

Si, si, vous avez réellement trois heures, parce que si, à première vue, la réponse est non, il faut croire qu’elle est plus compliquée qu’il n’y paraît, parce que si je remplace « grand » par « garçon » petit par « fille » et confiture par « privilège », et que je ne change rien à la situation, elle se transforme par miracle en « oui ».

Est-ce que c’est parce que l’analogie est mauvaise ? Reprenons du début, voulez-vous ?

Les trois enfants sont de tailles différentes, ça c’est indéniable. Aussi indéniable que le fait que les garçons aient des pénis et les filles des vagins.

Autre chose indéniable, la grande taille du grand fait qu’il peut prendre la confiture.  Mais en quoi le pénis du garçon fait-il qu’il peut prendre les privilèges ?

Ben, dans une société préhistorique, ça peut se comprendre, car la mortalité étant forte, et les mâles pouvant féconder plusieurs femelles à la fois, alors que les femelles ne peuvent porter qu’un ou deux enfants à la fois, le seul moyen de garantir la perpétuation de l’espèce est d’enfermer les femelles dans les grottes, et d’envoyer les mâles chasser. La population peut continuer à augmenter avec peu de mâles, mais pas avec peu de femelles. Le même principe s’applique aussi à une société médiévale constamment en guerre.

Dans le contexte actuel où la société nous assure une vie relativement confortable et sans danger, et où aucune guerre ne rend nécessaire de préserver la population féminine pour renouveler la population une fois les soldats décimés, il n’y a a priori aucune raison objective de traiter les hommes et les femmes différemment. Par conséquent, il n’y a aucune raison de donner un plus gros salaire à un travailleur masculin qu’un travailleur féminin (j’aurai une amende pour cet accord ?). Du moins à travail et compétence égale.

Le souci étant que c’est toujours la femme qui a un utérus et l’homme qui n’en a pas. Donc, quand ces deux-là décideront d’avoir des enfants, la femme n’aura pas le choix, elle sera obligée d’arrêter de travailler quelques temps, se coupant du monde du travail, prenant du retard par rapport aux évolutions du milieu. L’homme, lui, aura parfaitement le choix de prendre un congé parental ou de ne pas en prendre, il n’y sera, en tout cas, pas physiquement obligé. Donc, il peut très bien continuer à travailler, rester au niveau, prendre de l’avance sur sa collègue féminine qui s’est arrêtée, avoir plus de salaire parce qu’il aura plus travaillé… Pour le besoin de l’exercice laissons de côté pour l’instant la question de savoir si à travail égal, les hommes et les femmes sont payés autant, et restons sur cette idée. La femme est obligée de s’arrêter de travailler quand elle a un enfant, l’homme a le choix de le faire. Il se retrouve donc bel et bien dans la situation de l’enfant de grande taille qui peut attraper le pot de confiture alors que ses frères et sœur ne peuvent pas.

Pour être le plus exact possible dans l’analogie, le travailleur masculin faisant le choix de prendre un congé parental, c’est l’équivalent du grand enfant qui déciderait de ne pas prendre la confiture du tout pour ne pas se retrouver dans la situation d’être celui qui accorde une faveur aux autres. Le résultat est que personne n’a de confiture, mais que la situation est au moins totalement juste. Mais ça, c’est un autre débat.

Donc, tant qu’il n’a pas pris la décision de prendre un congé parental ou non, est-il oppresseur ? Si l’analogie est pertinente - et dans ce cas précis, elle l’est - non.

L’enfant de grande taille, tout comme le travailleur masculin, ne deviendra oppresseur qu’à partir du moment où il aura fait le choix de garder la confiture pour lui tout seul. Ce qui ne change rien au fait qu’il était dès le départ de grande taille, qu’il était naturellement favorisé par cet état des choses. Mais sa chance ne fait pas de lui un oppresseur, c’est la manière dont il agira et les conséquences que ses actions auront sur les deux autres enfants qui feront qu’il en est un ou pas.

Mais nous sommes pour l’instant dans la situation où les protagonistes de notre histoire sont égaux en droit, c'est-à-dire ou les travailleurs féminins et masculins sont payés autant pour le même travail, et la même masse de travail. Ce qui équivaut, dans notre analogie, à une situation où les grands parents, à qui appartiennent le pot de confiture, ont bien précisé, avant de laisser les enfants seuls dans la cuisine et partir faire des courses, que cette confiture étaient destinée à eux trois, sans exception.

Une situation où l’employeur choisit de rémunérer davantage son employé masculin que son employé féminin, pour le même travail et la même quantité de travail (je ne fais allusion à personne, je parle en théorie), serait l’équivalent d’une situation où les grand parents ont décrété, avant de partir et de laisser les enfants seuls entre eux, que la confiture était destinée au grand, et uniquement au grand. Dans cette nouvelle situation, rien ne change tant que le grand n’a pas attrapé le pot, il n’est toujours pas oppresseur. Les oppresseurs, ce sont les grands parents, qui ont décidé de cette distribution non équitable. Après, si lui peut parfaitement choisir de rétablir la situation en partageant la confiture avec ses frères et sœurs malgré les consignes des grand parents, le travailleur masculin pourra difficilement proposer à sa collègue de partager la somme qu’il a touché de plus qu’elle sans que celle-ci panique et appelle la police, les pompiers et Superman pour arrêter ce fou dangereux. Mais bon, ça, c’est une question de culture et de contexte, en théorie, il pourrait le faire aussi. Intéressons-nous plutôt au cas de figure où il accepte cette injustice qui le privilégie, c'est-à-dire celui où l’enfant de grande taille garde la confiture pour lui comme ordonné par ses grands parents.

Est-il oppresseur ?

Indéniablement, il participe à l’oppression, mais personnellement, j’ai plus de mal à le qualifier d’oppresseur, sachant qu’il n’est pas le décisionnaire de cette situation. Bon, vous me direz qu’il décide de ne pas s’opposer à la volonté de l’autorité, de ne pas avoir le courage civique de rétablir l’équilibre, et vous aurez raison. Mais je fais la nuance entre choisir de faire quelque chose et choisir de « ne pas faire » quelque chose. Agir, c’est indéniablement une décision, on peut agir sans réfléchir, mais en tout cas, on l’aura décidé.  Ne pas agir, ça peut être une décision, ça peut être un oubli, ça peut être une hésitation…

Je ne dis pas qu’il faut cautionner la passivité de l’enfant qui se soumet à la décision de ses grands parents. Je dis simplement que cette passivité n’est pas aussi significative que l’action des grands parents d’interdire la confiture aux plus petits. Je crois que le qualificatif d’oppresseur doit se cantonner à ceux qui mettent en place la situation injuste et ne pas être étendue à ceux qui ne font rien pour la rétablir. Il faudrait un autre mot, pour ceux là, un mot qui désigne leur complicité, mais ne sous-entende pas qu’ils sont les instigateurs de l’injustice. Je ne vais, bien sûr, pas mettre dans le même sac l’enfant qui est ravi d’avoir de la confiture quand ses petits frères n’en ont pas, l’enfant qui culpabilise mais n’ose pas faire autrement que ce que ses grands parents ont dit, et l’enfant qui n’a même pas conscience que ses frères et sœur ont peut-être envie de confiture eux aussi, même si de mon point de vue, les trois sont en tort, mais je persiste à penser que les oppresseurs, dans cette situation, sont les grands parents, et uniquement les grands parents. Dans le cas du travailleur masculin, la situation est encore plus compliquée, parce que, comme j’ai dit plus haut, le travailleur masculin n’a pas réellement la possibilité de partager son salaire avec sa collègue, et s’il essayait de parler à son patron de l’injustice, il pourrait bien perdre son travail, les patrons n’aiment pas trop qu’on les emmerde. Mais globalement, ma position reste la même : L’oppresseur, c’est le patron qui décide de payer ses employés inéquitablement, pas le collègue privilégié (encore une fois, je ne vise aucun entrepreneur en particulier, je parle en théorie).

Bref, ce petit exercice me semblait intéressant à faire pour redéfinir les notions d’égalité et d’oppression, car j’ai le sentiment que ces définitions sont devenues quelque peu confuses, dans les tweets et les articles sur le féminisme que je lis.

Un des problèmes de base avec l’égalité, c’est que l’égalité n’est pas l’identité, et que, si nous avons les mêmes droits, nous ne sommes pas tous pareils. Parmi nos différences, il y a celles qui sont sans conséquence matérielle et celles qui feront que, même avec la meilleure volonté égalitaire du monde, on sera plus avantagé dans telle ou telle situation. Quoi qu’il en soit, l’humanité est faite de diversité, et cette diversité ne doit pas empêcher l’égalité des droits.

A partir de là, un réflexe malheureux de plus en plus répandu  est de décider que toute valeur qui ne pourra jamais être incarnée par tout le monde est une contre valeur. C'est-à-dire, par exemple, si les morphologies respectives d’un homme et d’une femme feront que, suite au même entrainement intensif, l’homme sera en moyenne plus fort que la femme, il faut décider que la force physique est une valeur intrinsèquement mauvaise, qu’il faut rejeter en bloc, et dont les défenseurs sont obligatoirement des partisans de l’oppression. Or, il existe des situations où il est bon d’être fort physiquement, par exemple quand on est infirmier et qu’on doit régulièrement porter des malades, et ces situations n’impliquent pas nécessairement une oppression. Un tétraplégique qui a besoin d’arriver en haut d’un escalier, il n’est pas égal à un homme valide face à l’escalier, mais il lui est égal en droit d’arriver en haut de l’escalier. En le portant jusqu’en haut, l’infirmier et sa force physique participent au rétablissement de l’égalité.

De cette confusion découlent tout un tas de codes et de comportements considérés unanimement comme féministes, mais qui, de mon point de vue, sont profondément inégalitaires. Le fait de réclamer aux hommes de changer de trottoir pour montrer aux femmes qu’ils respectent leur droit dans la rue, de ne pas comprendre qu’ils soient vexés de cette demande et l’attribuer au fait qu’ils ont la flemme de faire des efforts pour renoncer à leur privilège, le fait d’organiser des réunions non mixtes au nom de l’égalité, le fait de considérer comme odieux qu’Emma Watson déclare que l’égalité est aussi l’affaire des hommes (à moins que j'aie fait un contresens, elle entend par là que tout citoyen responsable est concerné par le fait qu'il existe une injustice dans la société à laquelle il appartient, et ce, qu'il en soit victime ou non), le fait de considérer comme odieux de dire que les hommes aussi, ça les fait souffrir, qu’on leur explique depuis qu’ils sont tout petits qu’ils n’ont pas le droit de pleurer parce qu’ils sont des garçons, le fait de considérer le masculinisme comme l’opposé du féminisme (alors qu'ils sont, dans leur définition première en tout cas, deux versants de l'égalitarisme), toutes ces réactions que je ne comprends pas et qui pourtant ont l’air de tomber sous le sens pour tous les autres féministes…

Or, ces valeurs qui ne peuvent pas être partagée par tout le monde ne sont pas, comme je l’ai démontré avec l’exemple de mon infirmier, nécessairement des valeurs nocives. Certes, si les trois enfants de ma démonstrations étaient de la même taille, la question de qui attrape le pot de confiture pourrait très bien se décider à pierre ciseau papier sans que ça ait la moindre importance, et même, les trois enfants ne seraient même pas tenus de prendre leur goûter à la même heure, puisque tous trois y auraient accès aussi facilement. Et du coup, d’ailleurs, il y a fort à parier qu’ils ne prendraient plus leur goûter en même temps, et que le goûter, au lieu d’être un moment de partage, serait un moment d’ingurgitation de nourriture en solitaire. Beaucoup plus triste. Là, la grande taille du grand enfant a tout de suite l’air plus avantageuse pour le groupe. Oh, c’est sûr, ce n’est pas juste parce que du coup, c’est toujours lui qui attrape le pot de confiture, mais les deux autres enfants peuvent participer dans la mesure de leurs compétences, chercher le pain, sortir la cuillère… En tout cas, c’est parce qu’ils sont de tailles différentes que les enfants se retrouvent à passer un moment privilégié ensemble, et c’est parce que la société est pleine d’individus divers et variés qu’elle s’enrichit en expérience et en activité.

A ce stade de la démonstration, on est tous d’accord que le but d’une société équitable n’est pas de supprimer toutes les différences  mais de permettre à chacun d’y jouir des mêmes droits tout en assumant à fond sa différence. A ce stade là, une valeur ne pouvant être partagée par tout le monde ne devient pas une contre valeur, mais une valeur devant être mise au service de ceux qui ne peuvent pas la partager. C’et notre diversité qui fait notre valeur. Sachant qu’il y aura toujours un domaine où l’on n’aura pas soi-même les compétences pour s’en sortir, ce sera toujours une bonne chose qu’il existe quelqu’un qui les ait, ces compétences. Cette personne n’est ni à rejeter, ni à mépriser.

Alors, j’ai conscience que cet argument de la diversité est utilisé par les cathos extrémistes pour démontrer que les femmes sont plus à leur place au foyer que dans le monde du travail. Mais s’il est bidon dans le cas des cathos extrémistes, c’est parce qu’il se fonde sur l’assertion comme quoi les hommes sont mauvais pour s’occuper des enfants, ce qui n’est pas forcément vrai, que les femmes sont bonnes pour s’en occuper, ce qui n’est pas forcément vrai non plus, et sur le fait qu’il n’est pas possible de concilier carrière et vie de famille, ce qui n’est pas forcément vrai. (N’est-ce pas que je manie bien la litote ?) N’importe quelle idée intelligente peut être détournée et utilisée connement. Dans l’absolu, considérer que ce qui différencie un individu des autres fait sa valeur continue à me sembler une bonne idée.  En tout cas, je pense qu’avant de décider qu’une valeur est mauvaise, il faut se demander si elle l’est objectivement, hors contexte, indépendamment de qui la prend pour étendard, et de comment elle est défendue d’habitude. (Je ne nie pas qu'il faut tout de même avoir ce paramètre en tête avant de se faire un avis définitif, mais il est bon de ne pas le laisser obstruer tout son champs de vision)

Une autre fois, je vous ferai peut-être une liste des valeurs défendues par différentes sociétés, différents milieux, et différentes époques, pour vous raconter comment, personnellement, je réfléchis à lesquelles sont de bonnes valeurs et lesquelles sont des contres valeurs.

En attendant, je conclurai cette réflexion en disant que l’égalité n’est pas affaire d’uniformité, et que l’oppression est affaire d’action.

Et là-dessus, je vais me prendre une grande tartine de confiture.

 


17/11/2014
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La non-mixité en question

Pour moi, la non-mixité et la défense des égalités sont deux concepts intrinsèquement opposés. Je suis toute prête à écouter vos arguments en faveur de leur compatibilité, mais bonne chance pour me convaincre, l’impossibilité de les concilier me paraît tellement évidente que je n’arrive même pas à comprendre qu’on ait pu envisager de le faire.

Attention, je ne suis pas en train de diaboliser la non-mixité. Je peux comprendre le concept comme quoi seul un alcoolique peut comprendre un non alcoolique, seule une victime de viol peut comprendre une autre victime de viol, seul quelqu’un qui souffre de la même souffrance peut comprendre quelqu’un qui souffre. Simplement, j’affirme que ce serait une erreur de qualifier cette démarche thérapeutique de démarche égalitaire. Question de bon sens. En tant que démarche thérapeutique, je ne la remets pas en question. Je ne suis pas nécessairement d’accord avec l’idée, mais je la comprends. Donc, faire des réunions d’alcooliques, de victimes de viol, de personnes en souffrance, même si je n’aurais pas forcément une grande foi en l’efficacité de la manœuvre, je vois l’intérêt d’essayer. La tenue de la réunion ne fera pas disparaître la source de la souffrance, mais ce n’est pas le but, le but est d’aider la victime à accepter cette souffrance, et à vivre avec.

J’ai déjà plus de mal quand il s’agit de tenir une réunion entre victimes de discrimination. La discrimination n’est pas une fatalité à laquelle on est tenu de se résigner, donc inutile de s’épauler entre victimes dans le but de s’aider à se résigner. Tellement inutile que ce n’est pas ce qui se passe dans ce genre de réunions. Le but est d’organiser la lutte contre les discriminations. Lutte qui gagnerait, selon moi, à ne pas être menée par les seules victimes : l’existence d’une injustice ne devrait pas être un problème uniquement pour ses victimes, elle devrait être un problème pour tout citoyen responsable. Organiser cette lutte entre victimes, c’est partir du principe que seules les victimes peuvent avoir un regard éclairé sur l’injustice qu’elles subissent et donc agir intelligemment contre elle. Ce qui de mon point de vue est faux, puisque, concernées, elles ne peuvent avoir qu’un point de vue subjectif sur les événements ; seul un témoin extérieur peut avoir un jugement objectif. Encore faut-il qu’il se donne la peine d’observer, donc admettons que seules les victimes s’intéressent à l’injustice. Mais dans ce cas, inutile de poser la non-mixité comme condition de la réunion, elle sera non-mixte par la force des choses, et si un tiers non-victime y entre, c’est une plus value pour la cause, donc ça ne sert à rien de le mettre à la porte. Mais bon, je comprends qu’il y ait débat, je comprends qu’on défende l’idée d’une réunion uniquement entre victimes. Là encore, je n’ai pas grande foi en l’efficacité de la manœuvre, mais je vois l’intérêt d’essayer. L’union entre victimes donne confiance en soi, et donne le courage de se rebeller contre l’injustice dont on souffre.

Là où je ne comprends plus, c’est quand il s’agit de faire une réunion entre gens du même sexe, de la même couleur, ou de la même orientation sexuelle. A part si on part du principe que toute personne d’un certain sexe subit des discriminations à cause de son sexe et qu’il faut se regrouper entre victimes, mais ça, je sais que c’est faux. Je suis une femme et je n’ai pas subi le tiers de ce que mes consœurs Afghanes subissent, je ne me sens aucun droit de me déclarer aussi victime qu’elles de la discrimination. Même sans aller jusque là, je vois bien, en me basant sur les témoignages de femmes européennes sur internet, que je ne suis pas victime d’autant de discrimination que les personnes pour lesquelles sont organisées ces réunions de victimes. Je n’ai jamais été violée, ni harcelée sexuellement, mes amis masculins me traitent en égale, on ne m’a pas éduquée dans l’idée que j’étais une victime ou que je devais me soumettre, rien de ce qui m’a été refusé professionnellement ne m’a été refusé à cause de mon sexe, bref, à part la drague lourde dans la rue et quelques remarques déplacées sur mon physique et ma tenue, j’ai la chance de ne jamais avoir subit de vrais préjudices du fait d’être une femme. Ce n’est pas ça qui m’empêche d’attacher une grande importance aux égalités, c’est même une grande part de ma motivation, je veux que d’autres aient la même chose que moi.  Est-ce que ça m’empêche de croire les témoignages de celles qui ont subit les préjudices que je ne subit pas ? Non, mais si jamais je me mobilise pour elles, ce sera en tant que tiers, pas en tant que concernée. On peut aussi partir du principe qu’appartenir au même sexe donne des schémas de pensée, des centres d’intérêts communs, et que la réunion sera d’autant plus plaisante qu’on sera entre gens qui se ressemblent. Mais ça aussi, je sais que c’est faux. Beaucoup d’hommes me ressemblent. Beaucoup de femmes ne me ressemblent pas. Et quand bien-même, dans ce cas, inutile de rendre la réunion non-mixte, elle sera non-mixte par la force des choses, et si quelqu’un de l’autre sexe ou de l’autre couleur y entre et y trouve sa place malgré tout, ce sera une plus value pour lui et pour ses interlocuteurs, donc ça ne sert à rien de le mettre à la porte. J’aurai toujours du mal avec ce concept, mais admettons, admettons qu’on se sente mieux entre gens qui se ressemblent, qui pensent pareil, qu’on préfère le confort de l’uniformité à l’inconfort de l’altérité. Mais dans ce cas là, il ne faut pas déclarer que le but de la réunion est la défense des égalités. Ça ne l’est pas. Le but, c’est de rendre les inégalités plus agréables à vivre. Pour les faire disparaître, il faudrait convaincre ceux qui les causent. Il faudrait travailler avec l’ensemble de la société pour réorganiser les choses de manière équitable. Et surtout, il faudrait avoir l’honnêteté intellectuelle d’être équitable soi-même, et accorder les mêmes droits à tout individu, quel que soit son sexe, sa couleur ou son orientation sexuelle.

Seulement, voilà, il y a cette petite spécialité française qu'est le féminisme différentialiste.

En général, et ça ça ne vous aura sans doute pas échappé, je ne suis pas une grande fan des adjectifs en iste qu'on ajoute derrière le mot féminisme. Dans mon esprit, être pour l'égalité des hommes et des femmes, c'est un concept simple, qui ne nécessite pas plus de nuance. Je me suis toujours contentée de vivre mon féminisme au quotidien, dans une attitude de vigilance envers les injustices, prête à me mobiliser dès que l'une d'elles se manifestait. Ça m'a toujours paru une attitude suffisante pour m'affirmer féministe, et, jusqu'à ce que je réalise que l'attitude fanatique de certains féministes incitent le citoyen lambda à devenir réactionnaire, je n'ai jamais été confrontée à une situation nécessitant de pousser la réflexion sur le féminisme plus avant. En conséquence, je ne me suis jamais vraiment intéressée plus que ça aux différents courants du féminisme. Je ne me penche sur la question qu'à présent, et il se peut que je fasse des contresens sur les grandes idées véhiculées par ces différents courants.

Donc, d'après ce que j'ai compris, le féminisme différentialiste, très inspiré par Lacan et par la psychanalyse, part du principe qu'il y a bel et bien une identité féminine, commune à toutes les femmes, mais que des siècles d'oppression par le patriarcat ont empêché de découvrir ce que c'était réellement. On aurait, pendant tout ce temps, défini la féminité comme le contraire de la masculinité (les hommes sont forts, les femmes sont faibles, les hommes sont rudes, les femmes sont douces, les hommes sont ????, et les femmes sont coquettes, les hommes sont ????, et les femmes sont insatiables, possessives, jalouses...) Bon, bref, on saurait qu'il y a une identité féminine, que ce n'est pas celle qu'on a prétendu pendant des siècles, donc, maintenant, la chose à faire serait de se rassembler entre filles pour arriver à déterminer qui nous sommes. D'où l'intérêt des réunions non-mixtes. D'où, aussi, le fait de ne pas considérer la non-mixité comme contraire à l'égalité.

Sauf que...

D'une part, si on a véhiculé pendant des siècles la fausse image comme quoi les femmes étaient obligatoirement sensibles et faibles, on a véhiculé pendant des siècles la fausse image comme quoi les hommes étaient insensibles et invincibles. Tenus de ne jamais pleurer, de ne jamais perdre, de ne surtout pas être célibataire (ni même monogame) sous peine de passer pour un nul, les hommes aussi ont subi une pression qui les ont empêchés de comprendre ce qu'était réellement l'identité masculine. Donc, si on pousse à fond la logique du féminisme différentialiste, ça ne devrait avoir rien d'inégalitaire d'avoir des clubs réservés aux hommes, des réunions réservées aux hommes, ça devrait être au contraire l'occasion pour eux de trouver leur identité masculine, qui n'est pas, comme on leur a fait croire pendant des siècle, celle de superhéros infaillibles et dominants, impossible à être, et extrêmement étouffant à essayer d'être. Dans les faits, ce dernier cas de figure, des clubs réservés aux hommes, est très mal vu. On part du principe que les hommes qui se rassemblent entre eux le font pour s'entretenir dans leur fausse image de masculinité surpuissante, ou alors on part du principe que cette fausse image est en réalité vraie (ce qui est excessivement flatteur). En tout cas, on n'accorde pas aux hommes le droit de se chercher comme on l'accorde aux femmes.

Mais quand bien même, le simple fait de s'isoler entre personnes du même sexe ne me semble pas constructif. 

Déjà, l'idée qu'il y ait une identité commune à toute personne du même sexe, j'y résiste. Des similitudes morphologiques, ok. Un taux d'hormones à peu près équivalent, admettons. Des réactions similaires dans des circonstances similaires, j'ai plus de mal à y croire. Comme j'ai dit plus haut, je connais des femmes qui ne me ressemblent en rien, et des hommes qui me ressemblent beaucoup.

Mais admettons. Admettons qu'il existe une identité féminine spécifique, une féminitude. Je ne sais pas quelle elle est, et en tant que femme, ça ne me manque pas du tout. Je sais qui je suis. Je sais, en général, pourquoi je le suis. Ce qui, dans ma façon d'être, est du au fait que je sois une femme, je ne vois pas ce que ça m'apporterait de savoir que c'est du au fait que je sois une femme. L'important est que je me laisse le droit de l'être. Et je me sentirai le droit de l'être dans une société ou il n'y a pas d'opprimé, ni parmi les femmes, ni parmi les hommes, ni parmi les noirs, ni parmi les homosexuels. Dans une société fondée sur l'inégalité, le fait que je ne fasse pas partie du groupe opprimé ne me donnerait pas assez confiance pour être moi, puisque dans une société fondée sur l'inégalité, je n'aurais jamais la garantie de ne pas me retrouver, du jour au lendemain, cataloguée dans le groupe des indésirables. La seule condition qui me permette d'oser être moi, c'est de savoir que tout le monde autour de moi, sans exception, a le droit de l'être, dans la mesure où il ne fait de mal à personne, donc moi aussi.

Et puis, trouver son identité, à quoi ça sert, concrètement ? Quand on vit seul, on n'a pas besoin de savoir qui on est. Trouver qui on n'est n'a qu'un seul but, l'affirmer devant l'autre pour pouvoir coexister avec lui sans se faire bouffer. A partir de là, s'isoler quelque temps pour un travail de réflexion préparatoire peut être utile, mais la vraie découverte de soi se fera par la confrontation.

Bref, je reste encore et toujours contre les réunions non-mixtes.

Admettons que la non-mixité protège les femmes. Qu’elle protège les faibles en général. Admettons, même si je pense le contraire, qu’elle est une bonne chose, qu’elle ne peut avoir que des conséquences positives. Même en admettant tout ça, il reste une chose qu’elle n’est pas, c’est égalitaire. L’égalité signifie que tout individu a les mêmes droits et les mêmes devoirs vis-à-vis d’autrui. Ce n’est pas le cas si le choix de qui a le droit d’assister à une réunion dépend de qui a un pénis et qui a un vagin.

En ce qui me concerne, si votre réunion est interdite aux hommes, j’estime qu’elle m’est interdite, car je m’estime l’égale d’un homme. Non, soyons plus sérieux. Vous souhaitez voir votre forum, votre club, votre rassemblement, réservé aux filles parce que vous « vous sentiriez moins à l’aise et moins libre de parler en présence d’un homme ». Pourquoi ? De deux choses l’une. Soit vous estimez qu’un homme ne comprendra pas, et émettra sur vous un jugement erroné. Ca arrivera effectivement sans doute, mais ça a tout autant de chances d’arriver avec les femmes que vous acceptez à votre réunion. Soit vous avez l’intention de vous plaindre du groupe interdit d’entrée, ici les hommes, sans que ça ait de conséquences. Bon. Je me projette très bien dans la situation. Votre mec vous saoule, mais vous avez compris depuis longtemps que la confrontation directe n’aboutirait à rien, qu’il valait mieux l’amener progressivement, doucement, diplomatiquement, à adopter un comportement qui vous satisfait plus. Mais comme c’est long, et qu’il vous faut tenir le coup jusqu’au résultat, vous avez bien besoin de lui casser un peu de sucre sur le dos en son absence. Est-ce nécessaire pour ça que vos interlocuteurs soient toutes des filles? En toute sincérité, je ne crois pas. Si vos plaintes sont justifiées, n’importe qui les comprendra, si elles ne le sont pas, n’importe qui les jugera. Peut-être un ami homme, qui a déjà vécu une situation similaire pourra vous dire « il se peut que ton mec, s’il réagit comme ça, c’est pour ça, en tout cas c’est comme ça que je raisonnerais à sa place » mais ce genre de remarque peut aussi vous être fait par une amie femme, il suffit de s’être retrouvé une fois dans une situation similaire et ce, du côté où vous n’êtes pas. Que ce ne soit pas le moment de vous en parler, que ça ne vous intéresse pas de vous mettre à la place de votre mec tant qu’il ne se met pas à la vôtre, c’est une affaire entendue. Tout ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas supprimer les hommes de la liste de vos confidents qui vous évitera ce genre de commentaires, et que ce faisant, vous réduisez de moitié le nombre d’oreilles attentives et bienveillantes qui étaient prêtes à vous laisser vous épancher. C’est dommage, non ?

Pour en revenir à un exemple plus concret, on m’a déjà  expliqué que si les hommes étaient admis sur le forum de Madmoizelle, les Madmoizelles ne pourraient pas discuter librement entre elles de leur vie sexuelle et des problèmes qu’elles y rencontrent, ni demander de conseil.

Je dirais bien qu’un forum que n’importe quel visiteur peut lire n’est pas le meilleur endroit pour discuter de sa vie sexuelle, mais cette question-là est (malheureusement) réglée depuis la création de facebook. Aujourd’hui, il n’y a pas de meilleur endroit qu’Internet pour parler de ses secrets les plus intimes. Donc passons. Les Madmoizelles ont besoin de conseils d’ordre sexuel, elles ont besoin de poser la question en toute confiance, et d’obtenir des réponses bienveillantes. Le forum est lisible par les visiteurs, mais ce n’est pas ça qui les arrête. Que les hommes puissent voir leur question, peu importe, du moment qu’ils n’ont pas la possibilité d’exprimer leur opinion sur ce qu’ils viennent de lire. Pourquoi est-ce que le fait de pouvoir être lue par des hommes n’inhibe pas les Madmoizelles autant que les inhiberait le fait d’entendre des hommes répondre à ce qu’elles viennent de dire ? J’avoue que j’ai du mal à comprendre.

En tous les cas, vous ne me verrez jamais sur le forum de Madmoizelle. J’ai bien tenté de m’y inscrire, une fois, mais mon inscription a été supprimée sans procès ni message d’excuse. Je voulais savoir exactement sous quels arguments on pouvait justifier, au XXIème siècle, d’interdire un espace de sociabilisation à la moitié de la population… Je m’étais donc inscrite sous un pseudo incontestablement masculin, avec une adresse gmail créée pour l’occasion  et dans laquelle j’avais indiqué mon sexe comme étant masculin, bref, je voulais à tout prix me faire passer pour un garçon.
D’accord, l’image du Captain America de Rob Leifeld comme Avatar, c’était du troll pur et simple, mais tout de même, je m’attendais à ce qu’on m’envoie un mail pour justifier mon renvoi. Mais à ce moment, pour la personne en charge des validations d’inscription sur le site de Madmoizelle, j’étais un homme, donc une créature dépourvue de sensibilité, peut-être même malveillante, en tout cas, quelqu’un auprès de qui il n’y a pas besoin de justifier qu’on ne veuille pas de lui.

 

Ah, oui. Cette personne en charge de la validation des inscriptions, fondatrice du forum Madmoizelle et décisionnaire quant au sexe des gens désirables et non désirables sur ce forum se trouve être…

un homme.

 

 

Crédit image : Captain América, Rob Liefeld


19/10/2014
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Le harcèlement de rue

Débarrassons-nous du sujet.

Comme toutes les femmes, je me fais draguer dans la rue. Et comme, je pense, la plupart des femmes, je n’aime pas ça. D’autant plus que je n’ai pas un physique de rêve, que je n’attire jamais l’attention du beau collègue du cinquième étage, ou du meilleur ami à qui j’apporte mon soutien dévoué depuis des mois. Non, les seuls qui me remarquent, ce sont les dragueurs de rue, et j’en suis assez rapidement venue à la conclusion que s’ils me remarquent, c’est parce que je suis moche, et qu’ils m’imaginent assez en manque pour céder à un inconnu dans la rue.

J’ai tout de même de la chance, je n’ai encore jamais eu droit aux insultes, ni aux attouchements, mais j’ai déjà eu droit à ceux qui s’obstinent à me suivre pendant une plombe, et même à celui qui se branle devant moi. Bref, je témoigne, le harcèlement de rue, ça existe, oui.  Enfin, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée de regrouper sous le même terme la drague lourde, mais bénigne, les insultes verbales et les attouchements, beaucoup plus traumatisants, qui mériteraient d’être traités comme un problème indépendant, d’autant qu’il arrive que les trois ne soient pas dispensés par les mêmes individus. En tout cas, ça existe, c’est indéniable.

Mais non, je n’ai pas peur de sortir dans la rue. Non, je n’ai pas peur de me mettre en jupe (sauf les jours où mes jambes sont vraiment trop moches pour être montrées). Je n’ai jamais considéré que j’empruntais la rue aux hommes, que j’étais responsable du fait qu’on me drague, que je provoque cet état de fait par ma tenue et mon attitude. Et je n’ai jamais considéré les hommes comme des prédateurs. J’ai seulement considéré qu’il y avait vraiment des paumés, dans le monde. Je me suis demandé ce qui amenait ces paumés à croire que la drague dans la rue, ça marche, au même titre que je me demande pourquoi on fait encore du démarchage téléphonique alors que tout le monde déteste ça et que personne n’achète à un démarcheur par téléphone.

Autant dire que je n’ai jamais ressenti le besoin de voir les hommes disparaître de l’espace où je circule. Je n’ai pas besoin qu’ils changent de trottoir, je n’ai pas besoin qu’ils rasent les murs pour me montrer qu’ils ne me violeront pas. J’ai juste besoin qu’ils ne me violent pas, point barre.

On peut m’objecter que c’est parce que je n’ai jamais subi de véritable agression, que la seule chose à laquelle je suis confrontée, en général, c’est des dragueurs et des exhibitionnistes. Admettons. Mais je suis plutôt petite, et pas très forte physiquement. Il serait assez facile de me coincer contre un mur et de m’empêcher de bouger. Même si j’ai la chance que ça ne me soit jamais arrivé, la probabilité que ça m’arrive n’est pas moins forte que pour une autre femme, je pense. Mais non, je n’ai pas besoin qu’ils changent de trottoir. J’ai besoin qu’ils me regardent comme autre chose qu’un objet. Et j’ai le sentiment que s’ils ont un doute à ce propos, ils se rendront davantage compte que je ne suis pas un objet s’ils me croisent tous les jours, et me parlent.

Projet crocodile.png

D’accord, ça m’embête, les jours où je m’habille sexy dans le but de séduire UNE personne bien précise, d’attirer le regard de gens que je ne cherchais pas à séduire. D’accord, ça m’arrangerait RUDEMENT que ces gens ne se mettent pas à me harceler dans la rue, soi disant  à cause d’une tentative de séduction qui ne leur était pas destinée.  
Soi disant, parce que  dans mon cas, les jours où je me fais vraiment harceler ne coïncident jamais avec les jours où ma tenue est sexy, ce qui tendrait à prouver une fois de plus que je suis pas responsable des moments où on me drague, mais pour les besoins de la démonstration, faisons comme si c’était le cas. Oui, ça m’arrangerait, les jours où pour une raison X ou Y, je me suis habillée sexy,  de pouvoir traverser la rue jusqu’au lieu où je dois faire ma tentative de séduction sans être harcelée. Parce que oui, « sexy », ça dit bien ce que ça veut dire, ça veut dire « je veux que quelqu’un me trouve attirante». Mais le quelqu’un en question, c’est quelqu’un de précis. Et malheureusement, il est dehors, il faut bien sortir pour le rejoindre, et on n’a pas à s’excuser d’être sortie pour le rejoindre, ni d’avoir voulu lui plaire. En un mot comme en cent, oui, ça m’embête que certaines gens ne sachent pas se tenir. Et oui, j’ai peur de ces gens, comme toutes les femmes.

Mais non, je ne veux pas qu’on interdise la rue aux hommes à cause de ces gens, je ne veux pas qu’on demande aux hommes de changer de trottoir à cause de ces gens, je ne veux pas de la non-mixité des transports, je ne veux pas de la non-mixité des lieux, je ne veux pas psychoter dès que je vois quelqu’un de l’autre sexe. Parce que je n’aime pas psychoter.

La vie est dangereuse de toute façon. J’ai déjà été abordée par des filles dans la rue. Pour me faire insulter. Sans autre raison que le fait que ma tenue ne leur plaisait pas.  Et j’ai déjà été agressée physiquement par des filles, au collège. Pas un peu, hein ! Coups de poing et gifles.  Et j’ai déjà été trahie, manipulée par des filles, beaucoup, souvent.  Je n’ai aucune raison de fuir les filles pour autant.  Ce n’est pas le comportement d’une poignée de filles qui va me renseigner sur ce que sont les filles en général. Alors pas de raison que je ne laisse pas leur chance aux garçons qui ne m’ont ni draguée ni harcelée dans la rue. Ne serait-ce que parce que si je décidais de me méfier de tout le monde, je ne vivrais plus, non ?

A vrai dire, j’ai aussi déjà été abordée dans la rue par des gens sympas, aussi, garçons ou filles, qui voulaient savoir où j’avais trouvé le pantalon que je portais, si le livre que je lisais était intéressant, si le film avait été à mon goût… Ok, j’aime pas spécialement qu’on m’aborde dans la rue, même pour être sympa, mais tous ceux qui le font ne le font pas pour être concupiscents. A vrai dire, j’ai déjà été tentée de me mêler de la conversation d’à côté dans le métro quand elle parlait d’un sujet qui m’intéressait. Mais bon, je ne le fais pas. Toute question de harcèlement et de drague mise à part, on n’aborde pas les gens dans la rue. On ne les aborde pas, parce que, sur le tas de gens qu’on croise dans la rue, il y a des timides que ça gênerait ; cette gêne serait toujours plus forte que la gêne que ça pose au non-timide de ne pas pouvoir engager la conversation au hasard comme ça, et quand on construit une convention sociale, autant adopter le comportement qui provoque la moindre gêne. A savoir, dans ce cas précis : on n’aborde pas les gens dans la rue. A part quand on a besoin d’un renseignement. Ni les garçons, ni les filles. Parce que ça pourrait gêner.

Le harcèlement de rue est une réalité. La culture de la drague de rue, le mythe de la belle inconnue croisée sur son passage, le fantasme du « non » qui veut dire « oui » sont des idées dangereuses, qu’il faut combattre, qu’il faut nier, auxquelles il faut convaincre les gens, en particulier les jeunes, de ne plus croire.

Mais l’accusation et la culpabilisation des hommes, de tous les hommes, même ceux qui ne font rien, n’est pas une solution.

Quelle accusation, quelle culpabilisation, me direz-vous ? Celles dont se rendent fréquemment responsables ceux qui prennent la parole contre le harcèlement de rue semble tomber assez facilement dans le piège de généraliser la stupidité et le manque de tenue de quelques individus à l’ensemble des hommes, et du coup, s’adressent à l’ensemble de la gent masculine comme s’ils étaient tentés par ces comportements, avaient besoin d’être informés de pourquoi ces comportements sont mauvais… Le tout après avoir démontré à quel point pour avoir un comportement pareil, il faut être con et misogyne. Et probablement très peu disposé à en adopter un autre. Paradoxal, tout ça.

Ou alors, c’est moi qui comprends mal. Les défenseurs du « Projet crocodile », ce projet de bande dessinée qui raconte des témoignages d’agressions vécues en dessinant tous les hommes en crocodile, arguent que si l’auteur a représenté tous les hommes en crocodile, ce n’est pas pour sous-entendre que la totalité des hommes sont des agresseurs potentiels, mais pour montrer le climat de paranoïa dans lequel sont obligées de vivre les femmes.

Admettons. Après tout, les hommes ont tous une bite, donc ils sont tous biologiquement équipés pour violer (une femme qui veut violer un homme, elle a plus de mal), alors oui, y a de quoi être paranoïaque. Et puis reconnaissons au projet crocodile qu’il n’adresse pas des conseils aux crocodiles pour leur expliquer qu’ils sont des crocodiles et comment dompter leur nature de crocodile. Il adresse des conseils aux témoins, et aux victimes, ce qui est intelligent, parce que c’est quand même les personnes qu’il sera le plus facile de convaincre, pour ce qui est d’adopter des attitudes qui feront changer les choses.

Mais l’ennui, c’est que cette idée que l’homme n’est pas réellement un crocodile, que c’est juste une projection mentale de la femme qui fait qu’elle le voit comme ça, elle n’est pas très claire, dans la BD elle-même. Et quand bien même ce serait clair, la BD cesse d’être la représentation de faits réels et réalistes, elle devient l’incarnation de fantasmes paranoïaques. Pourquoi croirait-on aux faits qui y sont décrits puisqu’ils sont décrits d’un point de vue non-objectif, où la peur exagère le nombre d’adversaires ?

Mais revenons à notre objectif de départ. Le but est de convaincre un groupe de personnes pas très réfléchies que  « non » veux dire « non », que les femmes, contrairement à ce qui est prétendu dans les pornos à deux sous, n’aiment pas qu’on les pelote dans la rue, et que, oui, la question de ce qu’elles aiment ou non est censée avoir de l’importance, étant donné qu’il y a un petit truc anodin qui s’appelle la loi et qui condamne les actes sexuels non consentis.

Ca, déjà, c’est coton comme but, donc on s’en fixe un plus facile. Convaincre d’autres personnes plus réfléchies d’essayer avec vous de les convaincre, ces personnes pas très réfléchies.  Et donc, pour cet objectif, l’accusation et la culpabilisation ne sont pas de bons outils.

Parce que, à votre avis, qui vont-elles convaincre ? Et de quoi ? Dites à un homme sympa « tu es un homme, donc tu es dangereux. Fuis les femmes pour ne pas leur faire de mal. C’est la seule solution que tu as. » Vous pensez que ça va donner quel résultat ? En général, il est parfaitement au courant qu’il n’est pas un monstre, et désormais, vous aurez beau lui dire qu’il y a des hommes qui mettent la main aux fesses dans le métro, soit il décidera qu’il ne vous croit pas, soit il décidera que c’est moins grave que vous le prétendez. Parce que vous avez commencé la conversation en le traitant de salaud, et que je ne connais personne qui aime être traité de salaud. J’en connais très peu qui vont se demander s’ils sont effectivement des salauds, et sur ce très peu, j’en connais des fragiles qui pourraient bien se mettre à le croire et tomber dans la paranoïa dépressive à cause de ça.

Leur dire qu’il existe des comportements problématiques, oui. Leur dire en quoi ces comportements sont problématiques, oui. Leur dire de prendre la parole pour nous auprès de ces paumés pour leur faire comprendre que leur comportement est problématique, à la rigueur. Ces dragueurs du dimanche ayant clairement une fort basse opinion des femmes, peut-être qu’ils écouteront davantage si c’est des hommes qui leur expliquent que les choses ne marchent pas comme ça dans la vraie vie. Leur dire d’intervenir quand ils assistent à une agression, oui. Leur dire de ne pas culpabiliser les femmes qui s’habillent sexy, oui. Leur dire de surveiller ce qu’ils disent quand ils parlent à des victimes, de tenir compte de la sensibilité d’autrui et des mots qui peuvent faire mal, oui.

En exiger plus d’eux alors qu’ils n’ont rien fait, non. Leur dire qu’ils sont terrifiants et doivent se faire tout petits, non. Leur dire qu’ils sont plus ou moins responsables, qu’ils le veuillent ou non, du comportement de leurs congénères, non. Leur demander de changer de trottoir devant nous pour prouver que nous avons le droit de marcher dans la rue, non.

Je n’ai pas besoin que les hommes disparaissent pour que la rue soit à moi. Elle sera à moi de toute façon, qu'ils soient là ou pas. J’ai besoin de continuer à sortir, à les croiser, et à rentrer chez moi sans le moindre problème.

Pas plus compliqué.

 

Crédit image : Le projet crocodile, Thomas Mathieu


04/08/2014
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