Bechdel ta mère !

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Pour une meilleure communication


Le débat

(NdA : dans cet article illustré, mon rôle sera joué par Fantômette)

Prenons un sujet bien brûlant. L’avortement, par exemple.
En général, un débat sur l’avortement, ça donne ça :

 

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Et ça dure des heures, et ça n’aboutit qu’à renforcer chacun et dans sa position, et dans sa certitude que l’autre est un monstre.

Sinon, ça pourrait aussi se passer comme ça :

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Et ça peut continuer le temps que ça prendra, mais ça s’arrêtera dès qu’ils auront déterminé exactement sur quelle notion profonde de la situation ils divergent et divergeront toujours. Et peut-être ne garderont ils pas une très bonne estime l’un de l’autre, mais au moins, ils ne se prendront pas respectivement pour des monstres.

Dans mon premier exemple, chacun présentait ses arguments en rapport avec le problème qui l’intéressait. Le pro-avortement se soucie du droit des femmes, et en particulier de ceux qu’une grossesse non désirée leur enlèvera. Le pro-vie, lui, se soucie de la vie du futur enfant. Aucun des deux ne s’intéresse à la problématique de l’autre et ne répond aux arguments de l’autre, puisqu’ils sont sans rapport avec leur propre problématique. Ont-ils conscience de ne pas parler de la même chose ? L’un deux a peut-être remarqué que l’autre ne lui répond pas, mais ça ne garantit pas qu’il conscientise de quoi parle l’autre au lieu de parler de ce qui l’intéresse, et quand bien même il le ferait, il ne prendra sans doute pas le risque d’aborder le sujet de l’autre, de peur de n’avoir plus aucune chance d’intéresser l’autre à son sujet. Peur qui, d’ailleurs, pourrait bien être fondée.

Dans le deuxième exemple, les deux interlocuteurs prennent ce risque de répondre au sujet de l’autre, et de s’éloigner du leur. Du coup, il y a un véritable échange, échange qui n’aboutit pas nécessairement à ce qu’un des deux soit convaincu par l’autre, mais échange qui permet à chacun de comprendre pourquoi, exactement, l’autre a cette position ; quelles sont ses vraies motivations, quelles sont les vraies raisons de son parti pris, et de savoir exactement sur quel point il faut travailler pour faire avancer sa cause. Dans le cas qui nous occupe, le pro-vie a pu expliquer son respect des droits des femmes, son attitude n’étant dictée que par la priorité qu’il donne en cas de conflit d’intérêt. Le débat a pu se diriger vers le vrai point de divergence, à savoir la question du fœtus devant, oui ou non, être considéré comme un individu déjà existant et ayant déjà des droits. A partir de là, qu’il aboutisse ou non, le débat n’est pas stérile, puisque les deux interlocuteurs ont su identifier sur quel point ils divergeaient.

Pourquoi je raconte tout ça ?

Parce qu’il m’est arrivé, quand j’essayais de réfléchir à pourquoi les gens ont un comportement intolérant, et que je faisais part de mes réflexions, qu’on me réponde :

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Parce que je vois fleurir sur Internet les blagues à public restreint du style « Le bingo du féministe », « Le bingo du Cinéma est politique », « Le bingo du végétarien » (note : je trouve les arguments de ce dernier mieux choisis que ceux des deux autres, mais je n'en désapprouve pas moins le concept), blague consistant à lister tous les arguments du parti adverse auquel on n’a pas l’intention d’apporter une réponse constructive, parce qu’on les considère comme sans intérêt ni pertinence. Bien que je sois la première exaspérée d’avoir à m’entendre sortir toujours les mêmes contre-arguments dans un débat, d’autant plus s’il s’agit d’un argument auquel j’ai déjà répondu juste avant dans la conversation, et bien que je n’ai pas toujours la patience de répéter pour la énième fois la raison de ma position sans qu’elle ait l’air d’être entendue, si je devais faire une liste des contre-arguments qui me découragent, ce ne serait pas pour en rire, et certainement pas pour le diffuser sur Internet, où les personnes pour qui ces arguments ne sortent pas de nulle part mais sont l’aboutissement d’une réflexion poussée peuvent les lire. Pas que j’ai spécialement peur de leur faire de la peine (quoi que), mais parce que je n’aime pas être ridicule.

Déjà, qu'est-ce qui fait qu'un contre-argument mérite, ou non, qu'on y réponde ? En ce qui me concerne, ce qui fera que je renoncerai à répondre à un contre-argument, ce sera d'y avoir déjà répondu auparavant (dans la même conversation ou dans une autre avec la même personne) et de constater que mon interlocuteur ignore (délibérément ou non) ma réponse. Ou alors que ça ne soit pas un contre-argument, mais une réflexion sur une autre problématique que celle que je suis en train de traiter, mais dans ce cas, autant avertir mon interlocuteur qu'on n'est pas en train de parler du même sujet. Ce n'est pas dans la nature même de l'argument que se trouve le manque de pertinence et d'intérêt, mais plutôt dans l'attitude du débattant lui-même. Hors, l'exercice du bingo ne porte pas sur cette attitude elle-même, mais sur le fond du discours, qui, lui, pourrait très bien être discuté, si l'interlocuteur avait de la bonne volonté. (note : c'est d'ailleurs ce qui fait que le bingo du végétarien me semble mieux fait que les deux autres, les arguments qu'il relève sont d'avantage des attitudes que des idées)

Essayez d'imaginer, à présent, le désespoir de quelqu'un, qui, en toute sincérité, veut communiquer avec vous, vous expliquer la raison de son attitude et pourquoi ne pas être d'accord avec vous ne fait pas de lui une horrible personne. Il vous sortira, de manière réfléchie, l'un des arguments qu'on a répertorié sur la liste, et vous vous contenterez de répondre "Bingo" sans réfléchir plus avant à ce pourquoi cet argument lui est venu. Autant pour la communication.

Ce genre d'initiatives manifeste une intention de n’en avoir rien à foutre ni de ces personnes, ni des raisons pour lesquelles elles ont la position qu’elles ont, et ce indépendamment de leur degré de bonne volonté

Hé bien, je pense qu’il faut en avoir à foutre. En avoir à foutre ne veut pas dire approuver. On peut être très en colère contre quelqu’un, et en même temps comprendre ses motivations, ce n’est pas incompatible.

 

Bon, c’est sur que si ses motivations ne nous ressemblent pas, les comprendre demande un effort, et c’est un effort qu’on n’est pas prêt à faire pour quelqu’un envers qui on est en colère. Mais tout de même, de base, il faut en avoir à foutre. Il faut même être mal à l’aise de voir les gens agir d’une manière qu’on ne comprend pas, et désirer une explication.

Il m’est arrivé également qu’on me réponde « laisse tomber, la motivation c’est [insérer ici un diagnostic bien freudien, impliquant les mots « pénis » « domination » « privilège » ou autre mot clef indispensable à tout discours « progressiste »] ». Ok, c’est une hypothèse. Mais pour faire des hypothèses, il faut observer l’autre, il faut écouter l’autre, voir si ça colle, et même si ça colle, se méfier et garder cette hypothèse dans l’étagère « hypothèses » du cerveau, faire très gaffe à ce qu’elle ne tombe pas par mégarde dans l’étagère « certitudes ».

Débattre avec l’autre, prendre le risque de répondre à ses arguments et voir ce qu’il a à répondre, c’est encore le meilleur moyen de juger ce qu’il a dans la tête. Mais ça ne peut marcher qu’à deux conditions. La première, c’est que lui aussi prenne le risque de répondre exactement à ce qu’on lui dit, au lieu de rester sur sa position sans écouter. La deuxième est qu’il ne triche pas, ne mente pas, ne soit pas hypocrite. Malheureusement, ça, c’est sa part du travail, on ne peut rien y faire s’il décide de ne pas la faire. Mais au moins, on aura pris le risque, et sur toutes les tentatives qu’on fera, il y en aura bien une pour réussir. Ce n’est peut-être pas grand-chose, mais c’est mieux que ce qu’on obtiendra en restant soi-même sur sa position, ou en trichant et mentant soi-même.

Puisque ce pourquoi on se bat, c’est que chacun ait le même droit à la parole, il est temps qu’on prenne le risque d’avoir de vrais débats. 


15/09/2014
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Ce moment terrible où il a raison

Ce qu’il peut vous saouler, cet ami d’ami que vous êtes obligé de rencontrer régulièrement, d’écouter poliment, de traiter avec amabilité, et qui s’est fixé pour mission de vous expliquer combien vous êtes un incroyable salaud. Vous faites tout ce que vous pouvez pour vous trouver le moins possible en sa présence, mais c’est compliqué, il est très proche de vos proches, et à moins de vous couper de vos proches, vous ne pouvez pas vous couper de lui. Au départ, vous essayiez de vous défendre, de démentir, d’expliquer les vraies raisons de votre conduite, mais il n’écoutait pas vos protestations. Les vraies raisons de votre conduite, il s’en foutait, le fait que vous vous sentiez obligé de les expliquer, ça prouvait juste que vous n’étiez pas en paix avec votre conscience. Et, inlassable, il continuait à vous expliquer la gravité de ce que vous faisiez et les raisons pour lesquelles vous le faisiez. Il était même très étonné, et offusqué, que vous vous froissiez ainsi d’être traité de salaud machiste, homophobe et raciste à longueur de temps. Ca aussi, ça prouvait bien que vous n’étiez pas en paix avec votre conscience. Vos amis communs ne voyaient rien, ne se doutaient de rien, ou souffraient de vous voir si remonté contre quelqu’un qu’ils appréciaient. Vous aimez vos amis, alors vous avez fini par vous résigner. Vous évitez ce gars autant que vous pouvez, et quand il est là, vous vous contentez de hocher la tête sans rien dire en essayant de ne pas entendre ce qu’il dit, en essayant de ne pas l’entendre démonter tout ce que vous êtes et en quoi vous croyez, au nom de valeurs que vous n’auriez jamais eu l’idée de remettre en question si vous n’aviez pas rencontré ce type. Evidemment, c’est dur de convaincre ses oreilles de ne pas entendre. Vous prenez sur vous. Vous en serez quitte pour étouffer pendant des jours et des jours de colère rentrée.

Et voilà que ça vous est tombé dessus sans prévenir. Merde. Merde. Pour une fois, l’anecdote qu’il vient de vous raconter est réellement scandaleuse. Il s’agit réellement d’un crime d’intolérance. Il a réellement raison de s’insurger contre.

C’est une sensation affreuse. Ce sale type a raison. Ce sale type, habitué à dénoncer des crimes imaginaires, de préférence pour vous en accuser, dénonce cette fois quelque chose qui est réellement scandaleux. Qu’il vous accuse comme d’habitude de contribuer, par votre passivité, à cette situation, passe encore. Vous avez votre conscience pour vous, et vous savez que même si vous étiez le plus grand champion de la tolérance et de l’égalité que la terre ait jamais connu, vous seriez encore en dessous des exigences de ce gars. Ce n’est pas ça, le problème. Le problème, c’est que pour une fois, il a raison. Ce n’est pas un crime imaginaire qu’il dénonce. C’est un crime existant. Un crime dont vous devez vous scandaliser. Contre lequel vous devez vous mobiliser. Et cet affreux jojo l’a vu avant tout le monde, justement parce qu’il passe son temps à traquer ce genre de crime partout où on ne les cherche pas. En quelque sorte, cet événement lui donne raison d’être ce qu’il est, raison de vivre dans un monde où vous êtes le plus fieffé des salopards, raison de passer son temps à vous expliquer pourquoi vous l’êtes.

Et ça, vraiment, vous n’en avez aucune envie. Vous avez plutôt envie de vous convaincre qu’il affabule, comme d’habitude. Ce serait quand même surprenant qu’un taré pareil se mette à dire des choses justes. D’ailleurs, sur le moment, en l’écoutant, vous aviez décidé qu’il délirait, comme toujours. C’est juste après, dès que vous avez eu le temps d’y penser plus d’une seconde, que vous avez réalisé. « Hé, mais, c’est réellement scandaleux, ce qu’il raconte, cette fois ».

Pour votre confort, il faudrait que vous vous cachiez cet état des choses. Que vous décidiez que le scandale n’existe pas ailleurs que dans sa tête. Qu’un con pareil ne peut jamais avoir raison, même pas hasard. MAIS IL NE FAUT PAS.

Il ne faut pas laisser cet imbécile vous pourrir la tête. Si vous avez eu la force morale de réaliser qu’exceptionnellement, son discours n’était pas infondé, ayez la force morale d’accepter cet état des choses. N’ayez pas peur d’être scandalisé. Mobilisez vous contre l’injustice. Ne pensez pas à qui l’a porté à votre connaissance.

Non, ça ne lui donne pas raison pour toutes les autres fois où il décortiqué une par une chacune de vos habitudes quotidienne pour vous démontrer qu’elles sont empruntes d’intolérance. Non, ça ne vous donne pas raison de penser que vous êtes aveugle, fainéant, et effrayé d’avoir à renoncer à votre confort. La seule chose sur laquelle il a raison, c’est que ce crime-là, qu’il a dénoncé cette fois-là, était bien un crime. Un crime dont vous ne deviendrez responsable qu’à partir du moment où vous aurez décidé de le tolérer. Un crime dont il ne deviendra responsable qu’à partir du moment où il vous aura convaincu, par son attitude, de le tolérer. Un crime qui n’a, pour l’heure, rien à voir ni avec lui, ni avec vous, et que votre conscience vous dit de dénoncer, même si l’autre personne qui le dénonce est une personne qui vous est foncièrement antipathique.

Si ça peut vous aider, ne vous dites pas qu’il a raison. Dites vous que quoi qui le scandalise dans ce crime, ça ne sera jamais ce qui est réellement scandaleux, puisque ce type ne connait pas la réalité. Vous si, alors ne vous en coupez pas. Dénoncez le crime. Scandalisez vous, parce que dans la réalité, la vraie, pas celle de ce gars, ce crime est aussi un crime.

Si vous avez encore besoin de vous rassurer, pensez que vous avez fait ce que lui n’a pas fait : envisager que votre interlocuteur puisse avoir raison. L’envisager avec suffisamment de bonne foi pour vous en rendre compte quand c’est le cas. Et que vous pouvez, maintenant, avoir le courage de le reconnaître à voix haute et vous mobiliser pour ce qui correspond à votre intime conviction de la justice et de l’équité.

Renvoyez le messager. Pas le message.


07/09/2014
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Une question de désinformation ?

Dans un précédent article, je relevais l’attitude d’une journaliste de Madmoizelle vis-à-vis des Women Against Feminism. Compte-tenu des réactions habituelles que ce mouvement a suscitées auprès des communautés féministes, c’est une attitude exceptionnellement réfléchie, indulgente, et ouverte. En effet, au lieu de s’arrêter à la démarche, comme la plupart des blogueurs que j’ai vus s’exprimer sur la question, la journaliste a pris la peine de lire les arguments inscrits sur les pancartes des WAF, et de relever que beaucoup d’entre-elles faisaient ça au nom de l’égalité homme-femme. A ma connaissance, personne, outre cette journaliste, parmi tous ceux qui se sont exprimés sur la question, n’a eu cette clairvoyance. Ni cette honnêteté.

Il faut dire que parmi les pancartes des WAF, il y a aussi des pancartes qu’on peut critiquer en toute bonne foi. L’argument de l’une est que les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes besoins donc qu’il ne faut pas les traiter pareil, l’autre se fend d’un message anti-avortement, certaines sont traditionnalistes et pensent que les femmes ne devraient pas travailler… Les administratrices de la page ont précisé, devant les critiques, qu’elles s’imposent de publier toute photo qu’on leur envoie, qu’elles les approuvent ou pas.

Personnellement, je n’aurais pas la même politique, si j’étais à la place de ces administratrices. Ca détourne l’attention de leur propre motivation et leur propre message. Mais je ne suis pas à leur place.

 

Du coup, il est facile de s’arrêter à ces deux-trois messages, et de décider qu’on a affaire à quelques réactionnaires sans cervelle, de ne pas regarder les autres, ceux qui dénoncent simplement le comportement des féministes et leur nie une volonté égalitaire. Pourtant, cette journaliste de Madmoizelle a regardé ces autres messages. Les a entendu. Et a fait preuve d’un véritable effort d’écoute, d’autant plus remarquable que peu d’autres personnes l’ont fait. Mais n’a pas pour autant remis en question les comportements extrémistes commis par les féministes, et qui ont abouti à ce que des femmes postent ce genre de message sur Internet. A relevé que ces femmes étaient mal informées sur les problématiques féministes. A fait un deuxième article pour expliquer qu’il fallait les informer plutôt que les juger.

Sur Genre !, une autre blogueuse attribue la même cause à ce problème. A vrai dire, l’article ne porte pas tant sur les WAF que sur une BD qui a été faite en réaction aux WAF et connu un certain succès. Par conséquent, la question de pourquoi les WAF font ce qu’elles font n’y est pas développée, et n’a pas vraiment de raison de l’être, ce n’est pas le sujet de l’article.

On remarquera tout de même que, contrairement à la journaliste de Madmoizelle, cette blogueuse n’a pas relevé, parmi les messages des WAF, ceux qui prônaient leur amour de l’égalité. Elle a illustré son article en affichant quelques unes de ces pancartes à côté de pancartes contestant le droit à l’avortement, manifestant ainsi qu’elle ne voit pas de différence entre ces messages.

Par contre, son article traite bel et bien du problème de la représentation du féminisme sur Internet. Elle y réagit à une BD, donc, elle-même réalisée en réaction aux WAF, et qui a connu un certain succès sur les réseaux sociaux. Cette BD, pense-t-elle, a le mérite d’expliquer de manière très pédagogique ce qu’est le féminisme à ceux qui l’ignorerait, mais à cause de sa volonté de simplification, véhicule des images malvenues et erronées sur le féminisme. Les images en question, je n’ai pas le sentiment qu’elles soient réellement véhiculées par la BD en question, que j’ai lue avant de lire cet article, mais ce n’est pas le propos.

Le propos, c’est que cette BD a amené cette blogueuse à se poser la question de la façon dont on parle de féminisme sur internet. A faire le lien de cause à effet entre cette façon de parler et les réactions violentes que suscite le féminisme. A reconnaître l’importance, pour la cause féministe, d’une attitude conciliante, et à reconnaître ne pas toujours en avoir une. « De manière générale, je me rends compte que le féminisme m’a rendue extrêmement intransigeante: je porte un regard informé sur tout ce qui est en rapport avec le militantisme, j’en vois (pas toujours d’ailleurs) les avantages et les défauts, mais j’ai beaucoup de mal à mettre mon esprit critique en sourdine. Cette attitude pose un problème évident: je ne suis vraiment satisfaite par pas grand-chose, et je rate sûrement plein d’occasions de faire de la pédagogie. »

Malheureusement, le questionnement s’arrête là. Sa conclusion est que l’ignorance l’énerve, qu’elle a tort, mais qu’elle ne peut pas s’empêcher de s’énerver parce qu’elle est imparfaite et faillible, comme n’importe quel être humain, donc que quelqu’un de plus raisonnable qu’elle doit informer les ignorants. Rien ne l’a amenée à douter de son idée comme quoi le problème de base, c’est l’ignorance, que ceux qui pensent du mal du féminisme en pensent parce qu’ils sont mal informés de ce qu’est réellement le féminisme.

Mon sentiment, en lisant cet article, ceux de Madmoizelle et quelques autres, est que le féministe lambda tient pour acquises deux assertions dont il ne devrait pas être si sûr.

La première, c’est de croire que ce que ceux qui nient au féminisme sa vocation égalitariste sont « mal informés ». Aucun article que j'ai lu ne précise sur quoi ils sont mal informés, donc je suis obligée de supposer qu’il s’agit,

1)    d’une part, des inégalités hommes/femmes encore existantes dans la société

2)     d’autre part, de la réelle teneur des discours féministes.

Concernant les inégalités homme-femme, l’ignorance des haters du féminisme n’est pas garantie. Prenons, par exemple, cette WAF qui a inscrit sur sa pancarte « je n’ai pas besoin du féminisme parce que je veux que mes enfants croient en la vraie égalité ». Elle sait l’importance de l’égalité. Elle sait l’importance de l’éducation. Elle sait à quel point il n’est pas anodin de laisser autrui avoir certaines attitudes, sous peine de voir ses enfants adopter lesdites attitudes. Elle se pose les questions de manière curieusement pertinente, pour quelqu’un de mal informé.

Les détracteurs du féminisme peuvent être parfaitement informés de ces inégalités, ça n’a rien d’improbable. S’opposer à ces inégalités, et malgré tout s’opposer aux comportements féministes offensants, ça n’a rien d’incompatible. Si tu surprends un enfant en train d’en frapper un autre parce qu’il lui a piqué son jouet préféré, tu vas punir le premier pour avoir frappé et le deuxième pour avoir volé. Si tu as un vrai sens de la justice, tu n’es d’aucun côté, seulement celui de la justice. Je n’ai aucun exemple, à part moi-même, de personnes qui s’opposent à la fois aux inégalités homme-femme dans la société et aux dérives du féminisme, mais je n’ai pas le sentiment que mon attitude soit illogique, donc je crois possible qu’elle soit plus répandue qu’on ne l’imagine.

Concernant la teneur du discours lui-même… Bon, là, j’admets, c’est plus compliqué. Partant du principe que les personnes avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger sont de bonne foi, j’ai  pu constater le titanesque décalage qu’il y a entre le discours qu’elles disent avoir tenu et celui que, moi, j’ai entendu. Le fait est que les féministes, sur internet, se sont rassemblés en communauté, et comme dans toutes les communautés, il s’est mis à y avoir des coutumes, un vocabulaire spécifique, une sensibilité spécifique auxquels ceux qui ne font pas partie de la communauté n’ont pas accès, si on ne pense pas à leur expliquer. Et qu’on ne pense pas à leur expliquer, parce qu’on a tellement pris l’habitude de cette façon de penser qu’on n’a plus conscience qu’elle n’est pas instinctive.

Pour ne citer qu’un exemple, j’ai découvert que des féministes ne comprennent pas pourquoi on les accuse de dire du mal des hommes alors que ce dont ils disent du mal, c’est le patriarcat. Partant du principe que ce à quoi ils s’attaquent n’est qu’une idée abstraite et dépourvue de sensibilité, je suppose qu’ils s’accordent le droit d’être aussi vindicatifs que possible, et ne comprennent sincèrement pas qu’on les accuse de misandrie pour cette vindicte. L’un des soucis est que le patriarcat n’existe pas. C’est une idée, un modèle sociétal. On ne peut pas lutter contre une idée, on ne peut lutter que contre les gens qui l’appliquent. En les convainquant ou en les condamnant, au choix, mais en tout cas, il n'y a que vers eux qu'on peut diriger l'action. D’ailleurs, ce modèle sociétal étant présentement une mauvaise idée, accuser quelqu’un de l’appliquer est une accusation grave, dont la personne accusée a tout lieu de souffrir, surtout si elle a le sentiment que cette accusation est infondée. Mais je digresse. Le souci principal est que personne n’est au courant que les féministes font une distinction entre les hommes et le patriarcat, qu’ils condamnent l’idée, pas ceux qu’ils accusent de l’appliquer, les actes, pas ceux qu’ils accusent de les commettre. Ca ne ressort pas dans leur discours. Seuls ceux qui sont tombés dedans quand ils étaient petits et ont appris ce vocabulaire avant d’avoir le temps d’observer combien il peut blesser voient cette nuance. 

 

 

Sur ce plan, là, il faut bien admettre, les détracteurs du féminisme sont mal informés, mais… j’ai du mal à les en blâmer. Le militantisme, ce n’est pas débattre entre gens déjà convaincus, c’est défendre son point de vue devant un public neutre. Donc adopter un langage que ce public neutre soit capable de comprendre, être capable de détecter quelles tournures, quelles attitudes, ne seront pas comprises. Et ça, ce n’est franchement pas de la tarte.

Mais je parlais de deux assertions fausses, et je n’ai développée pour l’instant que la première.

La deuxième, c’est de croire que ces attitudes extrémistes qui poussent le public à avoir une mauvaise image du féminisme soient uniquement quelques coups de gueule poussés par un féministe qui perd son calme au cours d’un débat. Le souci, c’est que ce n’est pas uniquement ça. C’est plus quotidien, plus subtil, plus ordinaire, plus bénin quand on prend chaque acte comme cas isolé. C’est tout un tas d’attitudes, certaines à premières vue très anodines, et qui ne deviennent vraiment dommageables que parce qu’elles sont accumulées. Ce n’est pas un comportement spectaculairement abusif, sur lequel on peut attirer facilement l’attention. C’est plutôt un état d’esprit général. Une échelle de valeurs communément adoptée par les communautés féministes dont elles ne voient pas en quoi c’est contestable. Le fait de traiter différemment les hommes féministes et les femmes féministes, par exemple. Le fait de clamer sa culpabilité d’être un homme quand on est un homme féministe. Et d’être insultant envers tous les autres hommes parce qu’ils sont des hommes. Le fait de « donner des conseils » aux hommes tout en leur expliquant en quoi ils sont quand même des bourreaux malgré eux. Le fait de considérer qu’un argument comme « mais je ne suis pas un homme sexiste moi » est aussi irrecevable que « Toi, tu as tes règles en ce moment », qu’un argument comme « je n’ai rien contre le féminisme sauf quand il va trop loin » est aussi irrecevable que « tu es juste jalouse des belles femmes ». Le fait de tenir des propos accusateurs et de ne pas s’excuser si on est démenti. Le fait d’affirmer, très calmement, sans la moindre colère, qu’un homme peut harceler sans s’en rendre compte, c’est dans sa nature, qu'on l'a conditionné pour ça, bref, qu'il peut être oppresseur sans le savoir et sans le vouloir. Le fait de reconnaître l’angoisse, les fantasmes qui nourrissent l’antiféministe mais de ne pas chercher à démentir ces fantasmes, à rendre ces angoisses infondées. Tout un tas d’attitudes que la culture féministe a amené à considérer comme normales, ce qui fait que personne ne songe à les remettre en question, malgré tout ce qu’elles ont d’objectivement blâmable, offensant et contre-productif.

Comme je disais plus haut, arriver à détecter ce qui, dans les attitudes héritées de sa communauté, n’est pas compréhensible par le grand public, ce n’est pas de la tarte. Mais parmi cette série d’attitudes, il y en a que les féministes condamnent lorsqu’ils en sont les victimes, ou lorsque les victimes font partie des catégories de population qu’ils ont choisi de défendre contre leur statut de dominés, mais persistent à considérer comme normales et non offensantes quand elles sont dirigés vers les catégorie de population qu'ils qualifient de dominants. On ne peut plus, dans ces cas, expliquer ce paradoxe juste par un choc des cultures.

Alors pourquoi ? Pourquoi même des féministes décidées à prôner la conciliation, décidées à être indulgentes envers leurs adversaires et à communiquer plutôt qu’insulter, ne parviennent pas à remettre en question cette série d’attitudes ? N’ont pas même l’idée de les remettre en question ?

J’ai, à ce sujet, une théorie. Comme toutes les théories, elle ne demande qu’à être confirmée ou infirmée, mais ça ne coute rien de vous la soumettre.

A la base de la contradiction qu’il y a entre affirmer que non, être féministe, ce n’est pas détester les hommes, c’est lutter pour l’égalité homme femme, mais ne voir aucun mal à dessiner tous ses personnages masculins comme des crocodiles, à demander aux hommes de changer de 

 

trottoir même quand ils n’ont rien fait, bref, à ne jamais dissocier l’agresseur de l’homme ni l’homme de l’agresseur, il y a cette idée, fausse : le fait d’être dominant, c’est une nature, pas un rôle donné par les circonstances. Bref, un homme sera obligatoirement dominant. Même à terre, piétiné par une vingtaine de talons aiguille, ça sera un dominant vaincu. Jamais unevictime. Parce qu’un homme, c’est dominant, que la dominance c’est une nature.

 

 

 

 

A partir de là, c’est sûr,  impossible de voir la contradiction entre se concentrer uniquement sur le bien être d’une des parties en présence et prétendre pourtant lutter pour l’égalité. Ce qui expliquerait pourquoi l’argument « mais tu devrais être plutôt humaniste », ou « c’est du sexisme inversé » est accueilli avec condescendance et ne se voit pas accorder de réponse.

Suivant cette théorie, je comprends pourquoi il est si impossible d’amener les féministes à voir la contradiction entre leur attitude générale et le fait qu’ils prétendent se battre pour l’égalité. Parce que pour eux, ce serait simple, l’égalité, ce serait empêcher le dominant de dominer et le dominé d’être dominé. Ce qui implique de brimer l’un et soutenir l’autre. Aucune injustice là dedans. Du moins pas plus que quand on prévoit des aménagement spéciaux pour les handicapés pour qu'ils puissent accéder aux mêmes activités que les personnes valides.

J’ai des arguments à opposer à ce raisonnement
potentiel. Dominer, ce n’est pas une nature. Dominer, c’est une position. C’est dans le mot, « dominer ». Occuper une place plus haute que l’autre. Etre grand, c’est une nature. Etre fort, c’est une nature. Etre dominant, c’est une position, point. Et une position, ça change. On peut être, de par sa nature, poussé à chercher des positions dominantes, mais se retrouver dominé, parce qu’on n’a pas les compétences pour atteindre cette position dominante. On peut, de par sa nature, détester être dominant, mais se retrouver à l’être dans les circonstances, et obligé de maintenir cette position à cause des circonstances. Au fil de l’Histoire, la société humaine a construit des rapports hiérarchiques dépendant du sexe et de la couleur de peau. Mais ce n’est qu’un modèle sociétal, il est tout à fait possible d’en changer, et c’est bien pour ça qu’on a amorcé ce changement. Rien, dans ce rapport hiérarchique n’est intrinsèque aux différents individus de la hiérarchie. Certes, le choix de qui domine et qui se soumet ne s’est pas fait au hasard. Il y a eu des paramètres biologiques, des paramètres géographiques, des paramètres sociétaux. Mais dans l’absolu, rien qui soit encore d’actualité aujourd’hui. Les dominants de jadis n’ont plus aucune raison d’être dominants aujourd’hui. Je pense même, mais je rêve peut-être un peu, qu’on a aujourd’hui la plupart des éléments pour bâtir une société qui se base sur la collaboration et non sur les rapports de dominant-dominé.

Il faut bien se rendre compte que, quel que soit le contexte, peu importe la société, la position de dominant ou celle de dominé ne sont pas les deux seules options existantes, pour l'individu. A vrai dire, pour être dominant, il faut avoir un dominé en dessous de soi, et vice versa. Donc, celui qui mène son activité seul, ou qui ne l'exerce qu'avec des pairs, en basant l'organisation du travail sur la répartitions des tâches par compétences, et non sur les rapports hiérarchiques, voire n'exerce aucune activité, n'établit aucun rapport de dominant ou de dominé avec qui que ce soit.
On m'objectera qu'agir complètement seul, c'est impossible, qu'on sera toujours, tôt ou tard obligé d’interagir avec quelqu'un d'autre. On m'objectera également que ne pas agir du tout, c'est impossible. Même un chômeur est obligé de régler la question de comment il va obtenir de l'aide pour subsister. Il faudra bien, à ce moment là, soit qu'il manipule quelqu'un pour que celui-ci le nourrisse, et dans ce cas être dominant, soit qu'il se soumette à quelqu'un pour que celui-ci le nourrisse, et dans ce cas-là être dominé. Oui, c'est sûr, à partir du moment où on interagit avec les autres, les rapports de dominant et de dominé sont une option plausible. Mais pas l'unique.
Il est possible, et il est arrivé, que les interactions humaines se fondent sur des rapports égalitaires, où la position de chacun n'était pas identique, mais équivalente dans la hiérarchie. Et il est arrivé encore plus souvent que les rapports hiérarchiques soient sans rapport avec des catégories dont on puisse dire au premier coup d’œil à laquelle un individu donné appartient.

Bref, brimer les hommes, selon ma définition, c’est du sexisme. Sous-entendre qu’ils sont tous des agresseurs potentiels, c’est du sexisme. Juger l’ensemble de leur groupe sur l’attitude d’une partie, c’est du sexisme. Et attention, pas du sexisme inversé. Il n’y a pas de sexisme inversé, il n’y a que du sexisme, qu’il soit envers les hommes ou les femmes. Avoir des préjugés et une attitude dommageable vis-à-vis d’une personne uniquement à cause de son sexe, c’est du sexisme, point barre, peu importe de quel sexe il s’agit. Ce n’est pas l’égalité.

Oui, il faut être intransigeant. Mais il faut l’être envers tout le monde. Le mépris, l’insulte, la torture, l’abus, est condamnable qui que soit l’agresseur et qui que soit la victime. Oui, il faut être informé. Il faut voir TOUS les débordements, TOUTES les injustices, TOUTES les souffrances.

Seulement, voilà. C’est juste une théorie. Pour comprendre ce qu’il en est réellement il faudrait réussir à communiquer, il faudrait réussir à s’informer les uns les autres du pourquoi de nos attitudes. Il faudrait être prêt à entendre ce pourquoi, à questionner ce pourquoi. A accepter que l’autre ne soit pas un monstre, juste quelqu’un qui ne voit pas la même chose que ce qu’on voit, lorsqu’il regarde dans la même direction. Et surtout, surtout, à parler le même langage.

 

 

 


09/08/2014
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Si je voulais renoncer au mot féminisme


Supposons que je vous annonce que je ne veux plus être féministe. Que j’ai décidé d’être égalitariste. Ou alors anti-sexiste. C’est bien, ça, anti-sexiste, ça dit bien ce que ça veut dire : contre le sexisme, toute forme de sexisme. Aucune ambiguïté, aucun moyen de me soupçonner de prôner la misandrie, si je m’appelle comme ça.

Evidemment, votre premier réflexe sera de me dire « mais le féminisme, l’égalitarisme et l’anti-sexisme, c’est la même chose ». Et vous aurez raison. Mais je vous répondrai que égalitarisme ou anti-sexisme correspondent plus à ce que je veux dire quand je veux dire que je suis féminisme.

Si j’ai un peu de chance et que vous êtes gentil, vous me demanderez pourquoi.

Et je répondrai.

Parce que quand je dis que je suis féministe, je veux dire que je suis pour l’égalité entre les hommes et les femmes, pour qu’on paye les femmes autant que les hommes, pour qu’on autorise les petits garçons à pleurer autant que les petites filles, pour qu’on adresse la parole à l’autre sexe en le considérant comme un individu au même titre que soi, pas un extraterrestre qui a un mode de fonctionnement autre, et pour qui les règles de respect habituelles ne sont pas à prendre en compte.

Parce que je ne hais pas les hommes blancs hétéros. Ni les hommes tout court. Parce que je suis tout aussi sensible à leur crise d’identité masculine que je suis sensible aux injustices faites aux femmes. Parce que quand je parle d’égalité entre les sexes, je parle VRAIMENT d’égalité entre les sexes, je ne considère pas que les femmes sont plus égales que les hommes sous prétexte qu’elles étaient moins égales que les hommes avant.

Parce que je ne vois pas pourquoi un homme aurait le droit d’aspirer au mariage et aux enfants sans s’attirer le mépris et les insultes, et qu’une femme n’en aurait pas le droit sous peine de devenir un symbole de soumission au patriarcat. Parce que je suis contre la paranoïa, l’aveuglement, la surinterprétation. Parce que je n’ai pas pour but, dans la vie, de trouver des raisons de haïr les auteurs de toutes les œuvres que je lis, d’inventer des liens de cause à effet qui n’existent que dans ma tête pour pouvoir m’écrier que ce qu’ils écrivent est sexiste/raciste/homophobe.

Parce que je préfère continuer à parler français comme on me l’a appris à l’école, en respectant la règle du masculin qui l’emporte au pluriel, et que si je me sens quand même tenue de préciser qu’il y a des femmes dans l’assemblée que je décris je rajoute un e entre parenthèses, pas entre tirets, parce que je préfère la douceur et la discrétion des parenthèses à l’agressivité revancharde des tirets. Et que j’ai un peu le sens du ridicule, aussi. Je ne trouve pas que respecter la règle du masculin qui l’emporte au pluriel soit sexiste. Cette règle existe parce que le neutre n’existe pas dans la langue française. On dit bien qu’un homme est UNE lumière, et qu’une femme est UN brillant esprit. Et « les gens », c’est un mot féminin quand on met l’adjectif avant, « des petites gens ». Même quand il y a des hommes parmi les petites gens en question. Alors, qu’il soit masculin quand on met l’adjectif après, « des gens heureux », même quand il y a des femmes parmi les gens heureux en question, en quoi c’est plus significatif ? Parce que les activités dont les hommes sont exclus m’énervent autant que les activités dont les femmes sont exclues.

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Parce que mon réflexe, en apprenant que Super U fait un catalogue de noël où des enfants des deux sexes sont montrés en train de jouer à des jeux traditionnellement réservés à un seul, c’est de me réjouir parce que des enfants vont être décomplexés de vouloir des jouets traditionnellement réservés à l’autre sexe, pas de jubiler parce que ça offense les réactionnaires. Parce que j’en ai ras le bol de la guerre des sexes, que mon mec fait tout à la maison pendant que j’essaye de ramener de l’argent au foyer et que personne ne nous enquiquine sur cette inversion des rôles traditionnels,
que la plupart de mes amis sont des hommes, que je n’en connais aucun qui ait peur d’être castré par les femmes, aucun qui ait envie d’enfermer les femmes dans une cuisine, et très peu qui considèrent que les filles fonctionnent différemment des garçons sur le plan psychologique, et que la plupart des gens que j’entends tenir des propos sexistes pour les femmes sont… Des femmes.

Qu’il se trouve qu’on a créé des mots pour me désigner, pour me distinguer des fanatiques qui font tout ce que je me refuse à faire au nom du féminisme.  Qu’il se trouve peut-être même qu’on n’avait pas besoin de créer un mot, puisque le mot égalitaire existait déjà.

Et là, vous me répondrez que le féminisme, ce n’est rien de tout ce que je refuse d’être, que c’est tout ce que je veux être. Et je répondrai que je suis d’accord, mais que sur Internet, les gens se comportent comme si ce n’était pas ça, et qu’on doit bien vivre avec le monde qui vous entoure et utiliser le vocabulaire du monde qui vous entoure.

Et là, nous tomberons d’accord sur le fait que cette discussion n’a aucun intérêt. Non, vraiment, aucun.  Les mots qu’on emploie pour désigner les choses, c’est juste des outils, on se met d’accord sur le sens par convention pour éviter les malentendus, mais aussi sur le fait que le vrai enjeu, c’est pas les mots, c’est les idées derrière. Le vrai débat, c’est de savoir si lutter contre les inégalités, c’est se soucier en priorité des victimes ou se soucier de tout le monde tout de suite. Et tant qu’on perdra du temps à décider comment chaque camps, chaque courant, doit s’appeler, on ne se penchera pas sur la vraie question.

 


01/08/2014
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Pourquoi il ne faut pas se qualifier d'antiféministe.

Soyons sérieux deux minutes. S’il y a bien une chose que les dérives du féminisme nous enseignent, c’est que c’est pas parce qu’on est la victime qu’on gagne le droit de dire n’importe quoi. Evidemment, je me plains de la mauvaise presse qu’on fait au féminisme parce que je suis féministe moi-même, donc concernée par les erreurs de communication et en droit de protester contre la mauvaise image qu’on véhicule sur moi, mais ne nous leurrons pas. Les erreurs de com, elles sont des deux côtés.

Le premier blog qu’on trouve sur google en tapant antiféministe est assez navrant dans son genre, lui aussi : anti-mariage gay, anti-avortement, et affichant dans sa bannière « les féministes ne sont pas les bienvenues ici, leurs commentaires seront supprimés », dont les articles vont de la théorie du complot à la déclaration méprisante (et histoire de rester gentille, on ne va pas relever à quel point le discours est ridicule). Mais justement, je ne crois pas que ceux qui en arrivent à se déclarer antiféministes soient tous des extrémistes anti-mariage gay, anti-avortement, fermés au dialogue, théoriciens du complot, et méprisants. Parce que si je me déclare féministe, et que d’autres personnes très référencées qui se déclarent féministes ont des positions bien plus extrêmes que la mienne, je dois envisager que certains doivent se déclarer antiféministes sans partager les positions extrêmes de ce blog trop bien référencé. Et parce que j’ai eu des exemples concrets sous les yeux.

 

 

Dans tous les cas, quand on choisit de se déclarer d’un courant de pensée, il convient de se demander qui d’autre porte le nom qu’on a choisi de se donner, histoire de se le donner en toute connaissance de cause. C’est bien ce qui pousse à envisager de renoncer au terme féministe pour se désigner, et lui préférer le terme égalitaire.

Bon, ne nous dispersons pas. Je ne m’adresse pas, aujourd’hui, à l’auteur du blog Aimeles. Je m’adresse à vous, qui êtes antiféministe parce que vous êtes pour l’égalité, et que « les féministes », par leur comportement sur Internet et dans les média, vous ont prouvé qu’ils ne l’étaient pas, eux.

 

Vous n’êtes pas antiféministe parce que vous avez la trouille de voir votre virilité remise en question, d’ailleurs, souvent, vous êtes une femme. A la base, vous n’avez rien contre le fait qu’homme et femme, homosexuel et hétérosexuel, blanc et noir, couteaux et fourchettes, canards et lapins aient les mêmes droits, mais on vous a tellement emmerdé à vous tomber dessus à bras raccourcis « Ah ah ! Tu as mis du jaune dans ta bannière ! Ca prouve que tu es raciste/fachiste/spéciste/blablatiste, et ne dis pas le contraire, je sais mieux que toi tes intentions » que le diktat de la tolérance, vous en avez par-dessus la tête.

Peut-être même que vous en êtes venus à vous dire que l’égalité, au final, c’est pas une si bonne idée que ça, vu qu’il est impossible de la défendre sans devenir une espèce de fou furieux déconnecté de la réalité, et que l’idée que tout le monde ait les même droits, sur le papiers, c’est peut-être une bonne idée, mais mine de rien, à poursuivre ce but, on ne fait que remplacer une situation injuste par une autre, alors ça vaut pas la peine.


Pour peu qu’on vous pousse un peu plus à bout
, vous en arriverez même à vous dire que, quitte à ce qu’il y ait des opprimés et des oppresseurs, l’ancienne situation, elle s’était fondée sur des paramètres totalement indépendants des questions d’infériorité ou de supériorité, des paramètres dictés par des nécessités matérielles en vigueur à l’époque, des paramètres biologiques, des paramètres sociétaux, alors que la nouvelle situation, elle se base uniquement sur le paramètre de faire payer à l’ancien oppresseur d’avoir été un oppresseur. Autant dire que c’est l’ancienne situation la meilleure.

Mais vous n’en êtes pas encore là. Vous en êtes même souvent encore au stade où vous dites « je suis contre le féminisme parce que je suis pour l’égalité », et c’est dans ce cas-là que vous m’intéressez particulièrement. Parce que c’est dans ce cas-là que vous pouvez convaincre les féministes du danger qu’ils vous font courir. Donc, c’est particulièrement à vous de leur parler efficacement, et cette efficacité nécessite de vous passer du terme « antiféministe » pour vous qualifier.

Preuve en lien. Un article de Madmoizelle tente d’analyser le phénomène Women Against Feminism. La journaliste remarque avec justesse que les femmes qui posent ainsi face à leur appareil photo sont pour l’égalité, et que c’est pour ça qu’elles décident de se déclarer antiféministes. Mais au lieu de se demander la raison de ce paradoxe, elle décide d’expliquer le phénomène par l’ignorance de ces personnes de ce qu’est réellement le féminisme, et ne cherche même pas à comprendre qui les a convaincues que le féminisme, c’était la misandrie, et comment. L’action a donc eu le mérite d’attirer l’attention du camp féministe, mais pas celle de provoquer un questionnement salutaire.

Théorie : L’erreur des Women Against Feminism a été de se déclarer antiféministes. Si elles s’étaient déclarées féministes mais opposées à la misandrie, la journaliste de Madmoizelle se serait peut-être demandée de quelle misandrie elles parlaient, et aurait peut-être été obligée de réaliser la contradiction entre déclarer être pour l’égalité des hommes et des femmes et écrire, cautionner et retweeter des choses comme « je ne crois pas à une frontière nette entre le mec bien et le crocodile macho ou agresseur ». (Dans ce cas précis, l’auteur a commencé par affirmer que tous les hommes ne sont pas des prédateurs, mais il contredit son affirmation précédente avec cette phrase).

Vous en avez marre d’être traité d’odieux salaud ou de connasse à la botte du patriarcat par des gens que vous ne connaissez pas, à qui vous n’avez rien demandé, mais qui ont relevé dans vos tweets, vos blagues, ou votre comportement général une preuve de votre désir de voir la société retomber sous le joug de la domination masculine. Ou alors, vous en avez marre d’être traité de la même chose parce vous avez osé prendre la défense d’une personnalité, d’une œuvre, ou d’autre chose, qui était accusée, injustement selon vous, de sexisme. Après avoir tenté le dialogue, les arguments raisonnables, et vous être vu répondre par des digressions sans rapport avec ce que vous veniez de dire, des contre-sens aberrants sur vos propos, un très profond mépris et une accusation de malhonnêteté et de mauvaise foi, vous avez décidé de vous opposer à ce type de comportement de manière un peu plus forte, et un peu plus brutale, dans l’espoir d’impressionner suffisamment vos interlocuteurs pour qu’ils daignent enfin écouter vos appels à la raison. Vous avez donc créé un blog, ou participé à un Tumblr, en vous déclarant antiféministe, et en expliquant pourquoi.

Et ça n’a pas marché. Comme ça s’est passé pour les WAF dans l’article de Mademoizelle, on vous a traité d’ignorant parce que vous n’avez pas compris que le féminisme, c’est la recherche de l’égalité des hommes et des femmes. Enfin, ça, c’est si vous avez eu de la chance. Si vous n’en avez pas eu, on vous a traité de salaud à la botte du patriarcat, qui ne réalise pas à quel point il est important de faire pression sur les hommes, ces monstres dégénérés dont le caractère bestial les poussera tous tôt ou tard à craquer et à violer une femme dans la rue. Et le plus beau, c’est quand les deux messages se suivent dans le même commentaire, sans que son auteur relève la moindre contradiction entre ces deux assertions.

Alors que vous, ce que vous vouliez, c’était signaler qu’on était en train de vous pousser vers le camp du cynisme et du désespoir, que votre idéalisme et votre foi en l’humanité courent un véritable danger, et que si on continue comme ça, oui, on va vous convaincre d’être contre la course à l’égalité, pour les valeurs traditionnelles, qui avaient l’avantage de faire deux trois heureux, elles.

Ça n’a pas marché parce que la démarche ne pouvait pas marcher. Si, pour les gens à qui vous vous adressez, le monde se divise en deux parties, les gentils féministes et les méchants autres, et que les seuls individus méritant qu’on écoute leurs idées sont les premiers, comprenez bien que pour les convaincre, ce n’était pas une bonne stratégie que de vous ranger vous-même dans la catégorie des autres. Vous allez me dire qu’ils vous y auraient rangé de toute façon. Peut-être. On ne sait pas. Si ça se trouve, les choses auraient pu être différentes si vous aviez utilisé leurs mots-clefs dès le départ.

Bref, ne vous déclarez plus antiféministe. Déclarez-vous anti-fanatisme. Mieux, déclarez-vous féministe. Si vous êtes antiféministe, c’est que le comportement des « féministes » vous scandalise au point que vous voulez vous y opposer. Si leur conduite vous scandalise, c’est qu’elle ne vous fait pas rire. Si elle ne vous fait pas rire, c’est que vous la prenez au sérieux. Si vous la prenez au sérieux, c’est que vous considérez l’enjeu du débat, à savoir l’égalité des hommes et des femmes, comme sérieux. Ergo, à moins que vous soyez opposé à cette égalité, vous êtes féministe.

Se déclarer féministe, c’est revendiquer l’héritage de ceux qui se sont battu pour l’égalité durant les générations précédentes. Et vous estimez que ceux qui revendiquent cet héritage aujourd’hui ne se battent plus pour l’égalité. Par contre, vous, si ; donc, revendiquez-le à leur place. Aujourd’hui, il y a tellement de courants féministes divergents, avec tellement de philosophies différentes, que vous déclarer féministe ne vous engage à rien. Déclarez-vous simplement du courant qui pense que le féminisme, c’est juste avoir le bon sens de se conduire pareil avec tout le monde et de veiller à ce que tout le monde ait les mêmes droits, sans se demander quel groupe de personnes est le plus opprimé et quel groupe mérite qu’on lui tape dessus. Le courant qui a décidé qu’il n’y avait qu’un seul grand groupe constitué d’humains, et qu’on allait juste essayer de faire en sorte que les choses soient équitables au sein de ce grand groupe.

Et puis, ils n’ont pas torts sur tout. Oui, il faut se poser la question de si ce qu’on dit ou fait comporte des idées violentes, méprisantes ou inégalitaires. Oui, certaines habitudes sont injustes et n’ont aucune raison d’être gardées dans le contexte actuel. La preuve, c’est ce que nous attendons qu’eux-mêmes fassent, se poser des questions sur la violence de ce qu’ils disent, sur l’injustice de leurs habitudes, et leur pertinence dans le contexte actuel. Leurs principes ne sont pas mauvais, il faut juste qu’ils soient vraiment appliqués, et par tout le monde.

Pour quelqu’un de totalement neutre et non informé, un féministe, c’est quelqu’un qui transforme des incidents anodins en crimes contre l’humanité, pense que chaque individu mâle est un violeur potentiel qui peine à retenir la bestialité en lui, et considère comme un abominable crétin dégénéré toute personne ne partageant pas ses interprétations extrêmes de la réalité. Pour quelqu’un de neutre, non informé ET fragile, le féminisme, c’est une sorte de maladie qui pousse l’individu à devenir l’espèce de fou furieux qu’on vient de décrire au dessus, et pour éviter d’être contaminé, le mieux est de renoncer à tout ce qu’a obtenu le féminisme, parce que vraiment, le féminisme, c’est trop dangereux : ça rend fou. Pour ces personnes neutres, non informées et fragiles, il FAUT attirer l’attention sur le fait que la lutte contre les inégalités, ça reste un bon principe, même si le comportement de ses supporters est à chier.

D’accord, ils font de graves erreurs de com, mais ce n’est pas une raison pour les imiter. On ne va pas répondre à « à mort les hommes et leur sale patriarcat » par « à mort les féministes et leur sale paranoïa ». Soyons adultes, il faut bien qu’un des deux partis soit le premier à décider d’être raisonnable.

 


29/07/2014
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