Bechdel ta mère !

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Ces gens qui ont peur des féministes

Je suis consciente que l’image que je donne de moi sur ce blog n’est pas de nature à donner envie de me prendre au sérieux. En effet, je parle de féminisme sans employer le vocabulaire consacré, sans citer de mémoire les statistiques qui justifient qu’on soit féministe. Je fais des théories sur ce qui peut motiver certains féministes à agir d’une manière que je juge contradictoire et sur pourquoi ces contradictions ne leur paraissent pas être des contradictions. Et surtout, je cherche à dénoncer un problème qui, au mieux, paraît insignifiant, au pire, paraît inexistant. Il ne devient un problème crucial que lorsqu’on le subit directement, et il est très difficile d’y sensibiliser quelqu’un qui ne l’a pas subi.

Concernant le vocabulaire consacré et les statistiques, si je ne les emploie pas, c’est parce que je n’en ai jamais eu besoin. Je n’ai jamais eu besoin de raison pour être féministe. Je le suis par défaut, parce que l’égalité est une valeur évidente. Qu’on m’apprenne une injustice, je me mobiliserai contre, mais il sera inutile de me rappeler constamment qu’elle existe, ma mobilisation ne diminuera pas pour autant. Quant au vocabulaire spécifique, je n’en ai jamais eu besoin pour parler de mon féminisme. Il s’exprime avec des mots simples parce qu’il se base sur des valeurs qui tombent sous le sens pour moi.  Je l’utiliserai le jour où ce que j’ai à dire ne pourra être exprimé qu’à travers ce vocabulaire-là, mais aujourd’hui, je n’ai rien à dire qui ne s’exprime pas en mots simples.

Parlons, donc, du problème que je dénonce. Parlons, surtout, de pourquoi je le vois et pourquoi je le dénonce.

Je connais plusieurs personnes qui étaient à l’origine très bien disposées vis-à-vis de l’égalité des droits, et qui d’ailleurs n’auraient jamais eu l’idée que ces valeurs soient discutables, tant elles leur paraissaient tenir du pur bon sens. Mais un jour, ces hommes et ces femmes ont été accusés, à tort, de sexisme/d’homophobie/de racisme. Et ces personnes ont mal pris cette accusation. Si les questions d’égalité leur étaient indifférentes, être accusés de sexisme ne leur aurait fait ni chaud ni froid. Mais il ne s’agissait pas de personnes qui n’en ont rien à foutre de l’égalité, il s’agissait de personnes qui savaient qu’être accusé d’intolérance, c’est une accusation grave. Bref, ces personnes sont maintenant très remontées contre le féminisme/l’antiracisme. Quand on essaye de leur parler d’une discrimination subie par une minorité, leur premier réflexe est devenu de chercher à tout prix dans le discours de dénonciation la preuve que ce discours est infondé et que la discrimination dénoncée n’est qu’une accusation infondée comme celles qu’ils ont subie. Je n’en connais aucune qui ait été traumatisée au point de passer du côté obscur et d’aller défiler à la manif pour tous, mais en tout cas, ces personnes-là, que je connais, c’est fini, je ne les convaincrai plus de se mobiliser contre les inégalités avec moi. Elles sont perdues pour le féminisme et pour l’antiracisme.

Il ne s’agit pas de rumeur, ni de statistiques, il s’agit de gens de chair et d’os que je connais. Je les connaissais avant, je les connaissais après. Pour tous, je sais que l’accusation qu’ils ont subie était injustifiée. Pour tous, il a été impossible de les innocenter.

Ces gens n’ont pas oublié. Ils ne sont pas sereins avec ce souvenir. Ils évitent, à présent, de saluer leurs collègues féminines dans le couloir car ils pourraient être accusé de harcèlement. Ils évitent de leur tenir la porte car ils pourraient être accusé de paternalisme. Ils évitent de parler des livres qu’ils ont aimés, des films qu’ils ont aimés vu qu’on pourrait leur démontrer à quel point ces films et ces livres véhiculent  une idéologie malsaine. C’est sur, ces petits inconvénients qu’ils cherchent à éviter ne sont que des petits inconvénients, mais ce sont des petits inconvénients qui deviennent très lourds, une fois cumulés.

J’ai essayé de raconter cette histoire aux féministes que je connais. On ne m’a pas crue. Il n’y a pas de raison qu’on me croit davantage aujourd’hui. Et moi, ce qui me fait le plus mal, c’est que j’aime ces gens, que j'aime cette cause, et que je ne peux rien faire pour les réconcilier. Les accusateurs ont oublié l’affaire depuis une éternité, pour eux, c’était encore une victoire de canard, et ils sont passés au combat suivant. Rien ne leur fera jamais remettre en question leur attitude. Après tout, ils combattent pour la lumière, la justice et le bien.

Sauf que moi, je considère que ça ne sert pas la lumière, la justice et le bien de traumatiser en son nom le public qui devrait être convaincu de la défendre.

Parce que le féminisme ne se passera pas du public. J’ai bien remarqué, sur la plupart des blogs que je parcours, que quand on parle de féministes et de non féministes, on a tendance à mettre dans le même sac ceux qui sont contre l’égalité des droits et ceux qui n’en ont rien à foutre.  C’est un tort. Les deuxièmes, ils peuvent se mettre à en avoir quelque chose à foutre à tout moment. Par exemple, si on leur adresse une accusation injuste, et qu’elle leur fait mal. A ce moment-là, ils rejoindront le camp des premiers, et les premiers, eux, il sera infiniment plus compliquer de les faire changer. Il n’est pas du tout dans l’intérêt du féminisme de grossir leurs rangs.

Agir dans l’intérêt du féminisme, ce serait amener les gens qui n’en ont rien à foutre à en avoir quelque chose à foutre, mais quelque chose de positif. Ce qui implique de s’adresser à eux. Et de réfléchir à la façon de s’adresser à eux.

C’est pourquoi, je pense que, même si je n’ai pas de statistique en tête ni de vocabulaire très spécifique, mon témoignage peut avoir un intérêt à être lu. Parce que je connais des gens qui sont passés du mauvais côté, à cause du mal que leur a fait le bon. Que j’ai observé les mécanismes du phénomène en direct, et que je peux avoir un début de réflexion dessus.



15/08/2014
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