Bechdel ta mère !

Bechdel ta mère !

Pourquoi il ne faut pas se qualifier d'antiféministe.

Soyons sérieux deux minutes. S’il y a bien une chose que les dérives du féminisme nous enseignent, c’est que c’est pas parce qu’on est la victime qu’on gagne le droit de dire n’importe quoi. Evidemment, je me plains de la mauvaise presse qu’on fait au féminisme parce que je suis féministe moi-même, donc concernée par les erreurs de communication et en droit de protester contre la mauvaise image qu’on véhicule sur moi, mais ne nous leurrons pas. Les erreurs de com, elles sont des deux côtés.

Le premier blog qu’on trouve sur google en tapant antiféministe est assez navrant dans son genre, lui aussi : anti-mariage gay, anti-avortement, et affichant dans sa bannière « les féministes ne sont pas les bienvenues ici, leurs commentaires seront supprimés », dont les articles vont de la théorie du complot à la déclaration méprisante (et histoire de rester gentille, on ne va pas relever à quel point le discours est ridicule). Mais justement, je ne crois pas que ceux qui en arrivent à se déclarer antiféministes soient tous des extrémistes anti-mariage gay, anti-avortement, fermés au dialogue, théoriciens du complot, et méprisants. Parce que si je me déclare féministe, et que d’autres personnes très référencées qui se déclarent féministes ont des positions bien plus extrêmes que la mienne, je dois envisager que certains doivent se déclarer antiféministes sans partager les positions extrêmes de ce blog trop bien référencé. Et parce que j’ai eu des exemples concrets sous les yeux.

 

 

Dans tous les cas, quand on choisit de se déclarer d’un courant de pensée, il convient de se demander qui d’autre porte le nom qu’on a choisi de se donner, histoire de se le donner en toute connaissance de cause. C’est bien ce qui pousse à envisager de renoncer au terme féministe pour se désigner, et lui préférer le terme égalitaire.

Bon, ne nous dispersons pas. Je ne m’adresse pas, aujourd’hui, à l’auteur du blog Aimeles. Je m’adresse à vous, qui êtes antiféministe parce que vous êtes pour l’égalité, et que « les féministes », par leur comportement sur Internet et dans les média, vous ont prouvé qu’ils ne l’étaient pas, eux.

 

Vous n’êtes pas antiféministe parce que vous avez la trouille de voir votre virilité remise en question, d’ailleurs, souvent, vous êtes une femme. A la base, vous n’avez rien contre le fait qu’homme et femme, homosexuel et hétérosexuel, blanc et noir, couteaux et fourchettes, canards et lapins aient les mêmes droits, mais on vous a tellement emmerdé à vous tomber dessus à bras raccourcis « Ah ah ! Tu as mis du jaune dans ta bannière ! Ca prouve que tu es raciste/fachiste/spéciste/blablatiste, et ne dis pas le contraire, je sais mieux que toi tes intentions » que le diktat de la tolérance, vous en avez par-dessus la tête.

Peut-être même que vous en êtes venus à vous dire que l’égalité, au final, c’est pas une si bonne idée que ça, vu qu’il est impossible de la défendre sans devenir une espèce de fou furieux déconnecté de la réalité, et que l’idée que tout le monde ait les même droits, sur le papiers, c’est peut-être une bonne idée, mais mine de rien, à poursuivre ce but, on ne fait que remplacer une situation injuste par une autre, alors ça vaut pas la peine.


Pour peu qu’on vous pousse un peu plus à bout
, vous en arriverez même à vous dire que, quitte à ce qu’il y ait des opprimés et des oppresseurs, l’ancienne situation, elle s’était fondée sur des paramètres totalement indépendants des questions d’infériorité ou de supériorité, des paramètres dictés par des nécessités matérielles en vigueur à l’époque, des paramètres biologiques, des paramètres sociétaux, alors que la nouvelle situation, elle se base uniquement sur le paramètre de faire payer à l’ancien oppresseur d’avoir été un oppresseur. Autant dire que c’est l’ancienne situation la meilleure.

Mais vous n’en êtes pas encore là. Vous en êtes même souvent encore au stade où vous dites « je suis contre le féminisme parce que je suis pour l’égalité », et c’est dans ce cas-là que vous m’intéressez particulièrement. Parce que c’est dans ce cas-là que vous pouvez convaincre les féministes du danger qu’ils vous font courir. Donc, c’est particulièrement à vous de leur parler efficacement, et cette efficacité nécessite de vous passer du terme « antiféministe » pour vous qualifier.

Preuve en lien. Un article de Madmoizelle tente d’analyser le phénomène Women Against Feminism. La journaliste remarque avec justesse que les femmes qui posent ainsi face à leur appareil photo sont pour l’égalité, et que c’est pour ça qu’elles décident de se déclarer antiféministes. Mais au lieu de se demander la raison de ce paradoxe, elle décide d’expliquer le phénomène par l’ignorance de ces personnes de ce qu’est réellement le féminisme, et ne cherche même pas à comprendre qui les a convaincues que le féminisme, c’était la misandrie, et comment. L’action a donc eu le mérite d’attirer l’attention du camp féministe, mais pas celle de provoquer un questionnement salutaire.

Théorie : L’erreur des Women Against Feminism a été de se déclarer antiféministes. Si elles s’étaient déclarées féministes mais opposées à la misandrie, la journaliste de Madmoizelle se serait peut-être demandée de quelle misandrie elles parlaient, et aurait peut-être été obligée de réaliser la contradiction entre déclarer être pour l’égalité des hommes et des femmes et écrire, cautionner et retweeter des choses comme « je ne crois pas à une frontière nette entre le mec bien et le crocodile macho ou agresseur ». (Dans ce cas précis, l’auteur a commencé par affirmer que tous les hommes ne sont pas des prédateurs, mais il contredit son affirmation précédente avec cette phrase).

Vous en avez marre d’être traité d’odieux salaud ou de connasse à la botte du patriarcat par des gens que vous ne connaissez pas, à qui vous n’avez rien demandé, mais qui ont relevé dans vos tweets, vos blagues, ou votre comportement général une preuve de votre désir de voir la société retomber sous le joug de la domination masculine. Ou alors, vous en avez marre d’être traité de la même chose parce vous avez osé prendre la défense d’une personnalité, d’une œuvre, ou d’autre chose, qui était accusée, injustement selon vous, de sexisme. Après avoir tenté le dialogue, les arguments raisonnables, et vous être vu répondre par des digressions sans rapport avec ce que vous veniez de dire, des contre-sens aberrants sur vos propos, un très profond mépris et une accusation de malhonnêteté et de mauvaise foi, vous avez décidé de vous opposer à ce type de comportement de manière un peu plus forte, et un peu plus brutale, dans l’espoir d’impressionner suffisamment vos interlocuteurs pour qu’ils daignent enfin écouter vos appels à la raison. Vous avez donc créé un blog, ou participé à un Tumblr, en vous déclarant antiféministe, et en expliquant pourquoi.

Et ça n’a pas marché. Comme ça s’est passé pour les WAF dans l’article de Mademoizelle, on vous a traité d’ignorant parce que vous n’avez pas compris que le féminisme, c’est la recherche de l’égalité des hommes et des femmes. Enfin, ça, c’est si vous avez eu de la chance. Si vous n’en avez pas eu, on vous a traité de salaud à la botte du patriarcat, qui ne réalise pas à quel point il est important de faire pression sur les hommes, ces monstres dégénérés dont le caractère bestial les poussera tous tôt ou tard à craquer et à violer une femme dans la rue. Et le plus beau, c’est quand les deux messages se suivent dans le même commentaire, sans que son auteur relève la moindre contradiction entre ces deux assertions.

Alors que vous, ce que vous vouliez, c’était signaler qu’on était en train de vous pousser vers le camp du cynisme et du désespoir, que votre idéalisme et votre foi en l’humanité courent un véritable danger, et que si on continue comme ça, oui, on va vous convaincre d’être contre la course à l’égalité, pour les valeurs traditionnelles, qui avaient l’avantage de faire deux trois heureux, elles.

Ça n’a pas marché parce que la démarche ne pouvait pas marcher. Si, pour les gens à qui vous vous adressez, le monde se divise en deux parties, les gentils féministes et les méchants autres, et que les seuls individus méritant qu’on écoute leurs idées sont les premiers, comprenez bien que pour les convaincre, ce n’était pas une bonne stratégie que de vous ranger vous-même dans la catégorie des autres. Vous allez me dire qu’ils vous y auraient rangé de toute façon. Peut-être. On ne sait pas. Si ça se trouve, les choses auraient pu être différentes si vous aviez utilisé leurs mots-clefs dès le départ.

Bref, ne vous déclarez plus antiféministe. Déclarez-vous anti-fanatisme. Mieux, déclarez-vous féministe. Si vous êtes antiféministe, c’est que le comportement des « féministes » vous scandalise au point que vous voulez vous y opposer. Si leur conduite vous scandalise, c’est qu’elle ne vous fait pas rire. Si elle ne vous fait pas rire, c’est que vous la prenez au sérieux. Si vous la prenez au sérieux, c’est que vous considérez l’enjeu du débat, à savoir l’égalité des hommes et des femmes, comme sérieux. Ergo, à moins que vous soyez opposé à cette égalité, vous êtes féministe.

Se déclarer féministe, c’est revendiquer l’héritage de ceux qui se sont battu pour l’égalité durant les générations précédentes. Et vous estimez que ceux qui revendiquent cet héritage aujourd’hui ne se battent plus pour l’égalité. Par contre, vous, si ; donc, revendiquez-le à leur place. Aujourd’hui, il y a tellement de courants féministes divergents, avec tellement de philosophies différentes, que vous déclarer féministe ne vous engage à rien. Déclarez-vous simplement du courant qui pense que le féminisme, c’est juste avoir le bon sens de se conduire pareil avec tout le monde et de veiller à ce que tout le monde ait les mêmes droits, sans se demander quel groupe de personnes est le plus opprimé et quel groupe mérite qu’on lui tape dessus. Le courant qui a décidé qu’il n’y avait qu’un seul grand groupe constitué d’humains, et qu’on allait juste essayer de faire en sorte que les choses soient équitables au sein de ce grand groupe.

Et puis, ils n’ont pas torts sur tout. Oui, il faut se poser la question de si ce qu’on dit ou fait comporte des idées violentes, méprisantes ou inégalitaires. Oui, certaines habitudes sont injustes et n’ont aucune raison d’être gardées dans le contexte actuel. La preuve, c’est ce que nous attendons qu’eux-mêmes fassent, se poser des questions sur la violence de ce qu’ils disent, sur l’injustice de leurs habitudes, et leur pertinence dans le contexte actuel. Leurs principes ne sont pas mauvais, il faut juste qu’ils soient vraiment appliqués, et par tout le monde.

Pour quelqu’un de totalement neutre et non informé, un féministe, c’est quelqu’un qui transforme des incidents anodins en crimes contre l’humanité, pense que chaque individu mâle est un violeur potentiel qui peine à retenir la bestialité en lui, et considère comme un abominable crétin dégénéré toute personne ne partageant pas ses interprétations extrêmes de la réalité. Pour quelqu’un de neutre, non informé ET fragile, le féminisme, c’est une sorte de maladie qui pousse l’individu à devenir l’espèce de fou furieux qu’on vient de décrire au dessus, et pour éviter d’être contaminé, le mieux est de renoncer à tout ce qu’a obtenu le féminisme, parce que vraiment, le féminisme, c’est trop dangereux : ça rend fou. Pour ces personnes neutres, non informées et fragiles, il FAUT attirer l’attention sur le fait que la lutte contre les inégalités, ça reste un bon principe, même si le comportement de ses supporters est à chier.

D’accord, ils font de graves erreurs de com, mais ce n’est pas une raison pour les imiter. On ne va pas répondre à « à mort les hommes et leur sale patriarcat » par « à mort les féministes et leur sale paranoïa ». Soyons adultes, il faut bien qu’un des deux partis soit le premier à décider d’être raisonnable.

 



29/07/2014
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